L’Usine à Éragny : Du théâtre en circuit court

Le Théâtre de l’Usine à Éragny est animé depuis le début des années 80’ par Hubert Japelle. Dans cette ancienne papeterie convertie en lieu culturel, le metteur en scène et sa compagnie s’attachent à faire vivre les textes de grands dramaturges classiques ou plus contemporains. Un projet motivé par la volonté d’apporter un spectacle vivant de qualité à un public francilien vivant relativement loin des grands établissements parisiens. Cette démarche qui va à l’essentiel fait étonnement écho aux enjeux écologiques actuels.

C’est une petite usine de briques rouges. Mais derrière ces modestes murs s’est fabriquée une conception singulière de l’art dramatique conçue comme étant, avant toute chose, une passation des œuvres, des textes, de leurs sens et de leurs contenus émotionnels. La Compagnie du Théâtre de l’Usine à Éragny est dirigée par Hubert Jappelle depuis le début des années 80’. Du haut de ses quatre-vingt-un ans, l’homme a des décennies de pratique et de mise en scène derrière lui. Néanmoins, sa passion et ses convictions restent intactes.

salle

Vue de la salle – Photo © François Delotte

D’Avignon à Éragny

Influencé par les principes du TNP (Théâtre national Populaire) de Jean Vilar, il crée sa première compagnie en Avignon. Ses recherches l’orientent progressivement vers la marionnette. Il utilise ce médium dès la fin des années 60’ pour monter des pièces connues telles que Fin de partie de Samuel Beckett (1968), Les Chaisesd’Eugène Ionesco (1970) ou encore Variation sur Macbeth de William Shakespeare (1975). “J’étais inspiré par les travaux de Gordon Craig, un théoricien qui estimait qu’il fallait supprimer l’acteur”, raconte Hubert Jappelle. Ce dernier s’inscrit alors (et toujours aujourd’hui) dans une vive critique du “narcissisme” du metteur en scène dont la suprématie se serait imposée progressivement au cours du XXe siècle. Hubert Jappelle tente de faire du texte l’élément central du spectacle. “J’affirme n’être qu’un interprète. Je ne suis qu’un intermédiaire. Ma fonction est de traduire Molière. Mon souci est de rendre le public sensible à ses œuvres”, dit-il avec force et conviction. Se référant également à Peter Brook pour qui le metteur en scène ne doit pas être placé au-dessus des acteurs, Hubert Jappelle accorde une importance primordiale à l’élocution des acteurs et à l’intelligibilité du langage. Et ce toujours dans une volonté de restituer avec la plus grande justesse possible le propos des œuvres auprès des spectateurs.

C’est avec ces conceptions théâtrales que la troupe d’Hubert Jappelle débarque à Cergy-Pontoise, en 1978. Sa Compagnie est alors financée par le CAC (Centre d’action culturelle), l’un des lointains ancêtres de l’actuelle Scène nationale Points communs. Les artistes sont alors chargés de concevoir et de présenter des spectacles au public mais aussi de participer à des opérations d’“action culturelle”, notamment en intervenant dans des établissements scolaires. Jappelle et ses camarades sont alors guidés par une interrogation fondamentale : comment faire du théâtre dans une ville nouvelle située à une quarantaine de kilomètres de Paris ? “Lorsque je jouais en Avignon, le public venait voir mes spectacles. Mais aussi la presse nationale ou internationale. C’est ce qui m’a valu une reconnaissance dans le milieu professionnel parisien et de la part du Ministère. Mais en arrivant à Cergy, j’ai compris que cette ville était beaucoup plus loin de Paris que ne pouvait l’être Avignon”, témoigne le metteur en scène.

La Compagnie cherche un local pour répéter et stocker décors et matériel. L’Établissement public d’aménagement de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise propose alors de lui mettre à disposition ce qu’il reste d’une papeterie désaffectée fermée depuis 1971. Une grande partie des bâtiments d’origine – dont une grande tour – a été détruite. Subsiste seulement la partie qui abrite toujours le Théâtre aujourd’hui. Des lotissements ont depuis poussé aux alentours, ce qui confère par contraste un charme certain à cette construction industrielle rudimentaire. Les lieux sont alors pleinement investis par Hubert Jappelle. “L’un des moments qui fut pour moi le plus décisif fut lorsque la directrice du Conservatoire de Cergy-Pontoise m’a demandé de prendre la responsabilité de la classe d’art dramatique, en 1984. J’ai alors proposé d’organiser les cours dans ces locaux”, se souvient-il. Quelques temps auparavant, les bâtiments avaient été dotés d’une chaudière à mazout et l’ancienne salle des machines d’un gradin en bois pouvant contenir une centaine de personnes. Voilà qui ferait presque ressembler l’ex-usine à un véritable théâtre… D’ailleurs, en 1981, la Compagnie présente ici un premier spectacle : une mise en scène d’Antigone de Sophocle pour marionnettes sur une musique de Georges Aperghis. Cette représentation est alors exceptionnelle. Mais Jappelle a dans l’idée d’avoir son propre lieu de diffusion : pourquoi ne pas utiliser l’ancienne papeterie ? “Ce local industriel vide m’attirait et était disponible à tout aménagement. Mon envie se rapprochait de l’idée du tableau cher à Ariane Mnouchkine : un lieu peut être comme un tableau que l’on efface. On peut modifier l’organisation de l’espace en suivant des nécessités que l’on éprouve”, commente l’homme de théâtre.

 

La suite de cet article dans le N°230 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro