Vanessa Court, réalisatrice sonore : Rémi, un réjouissant théâtre radiophonique

Avec Rémi, Jonathan Capdevielle nous emmène en voyage dans un théâtre de tréteaux moderne et dépouillé. Servi par un excellent quatuor de comédiens (Dimitri Doré joue Rémi, Babacar M’Baye Fall est Maître Vitalis, Jonathan Drillet et Michèle Gurtner relevant le défi d’interpréter tous les autres personnages), il signe une adaptation vivante et actuelle du roman Sans Famille d’Hector Malot. La proposition se décline en deux parties : à l’issue de la représentation, une réalisation audio est remise à chaque spectateur sous forme de CD et de lien d’écoute.

C’est un théâtre de peu de choses qui se joue ici : dans la sobriété du plateau nu, la mise en scène laisse la part belle aux corps habiles et aux voix, s’appuyant sur l’esthétique des costumes de Colombe Lauriot Prévost et celle des masques étranges d’Étienne Bideau Rey pour multiplier les personnages de cette épopée. L’intuition gagnante du metteur en scène a été de s’affranchir d’une scénographie impossible, tant les situations et les espaces se multiplient dans ce parcours initiatique de Rémi à travers la France. C’est donc à la lumière et au son qu’il revient de nous donner les repères et les symboliques des espaces traversés par Maître Vitalis et sa troupe bigarrée. Les collaborateurs de Jonathan Capdevielle, Yves Godin pour les lumières et Vanessa Court pour la conception sonore du spectacle, ont répondu avec justesse et inventivité.

J.Drillet - M.Gurtner

Jonathan Drillet et Michèle Gurtner – Photo © Marc Domage

Nous avons rencontré Vanessa Court à l’occasion d’une représentation de Rémi qui se donnait à la Ferme du Buisson, Scène Nationale de Marne-La-Vallée, le 11 janvier dernier.

Pourrais-tu nous résumer ton parcours professionnel ?

Vanessa Court : Les premières années qui ont suivi ma formation à l’ENSATT, j’ai surtout travaillé comme régisseuse au théâtre ou à l’opéra. En 2003, à la réouverture de l’Opéra de Lille, j’ai été embauchée au service son/vidéo. Je ne suis pas restée longtemps permanente mais j’y ai rencontré des artistes belges en résidence, notamment Anne Teresa De Keersmaeker et ses collaborateurs de l’Ensemble de musique contemporaine Ictus, qui m’ont embarquée avec eux. Pendant des années, je n’ai plus pratiqué le théâtre mais beaucoup la danse : le plus souvent des formats de spectacles hybrides avec des musiciens en live sur le plateau, du traitement acoustique et toujours des diffusions spatiales approfondies. Avec l’Ensemble Ictus j’ai réalisé beaucoup de sonorisations retour ou façade. J’ai aussi travaillé avec Sidi Larbi Cherkaoui, accompagné plusieurs créations de Michèle Noiret. J’ai suivi beaucoup de tournées, voyagé dans le monde entier avec les spectacles d’Anna Teresa De Keersmaeker.

Parallèlement, j’ai continué à travailler au Théâtre de l’Odéon en régie d’accueil : c’était un peu mon port d’attache.

En 2013, je commençais à m’ennuyer professionnellement. C’est à ce moment que j’ai rencontré Christian Rizzo qui cherchait une collaboratrice pour la pièce d’Après une histoire vraie. J’y ai retrouvé un vrai travail créatif dans la sonorisation et le traitement des deux batteries au plateau. C’est un spectacle qui a joué plus de deux cents fois, qui tourne encore aujourd’hui. C’était le même bureau de production qui s’occupait des spectacles de Christian Rizzo et de Jonathan Capdevielle et, par ce biais, j’ai rencontré Jonathan.

Je suis ainsi revenue au théâtre mais dans une configuration particulière où le son est très impliqué. Rémi est la deuxième création à laquelle je collabore.

La voix devant

Le parti pris très clair d’une sonorisation franche et frontale des voix au cadre de scène peut surprendre au premier abord et demande un petit temps d’adaptation, mais il propose un cadre limpide pour la parole et participe à donner une couleur déjà radiophonique à cette première partie théâtrale du diptyque.

V. C. : Dès le début des répétitions, tous les comédiens sont équipés de HF. Jonathan souhaite une amplification des voix afin de pouvoir travailler sur des espaces sonores immersifs alliant profondeur de plateau et diffusion surround en salle. Peut-être parce qu’il est ventriloque, il s’intéresse au décalage entre ce que le spectateur voit et entend, à la projection de la voix détachée de l’action ou de la représentation du corps. Ce sont des procédés qu’il a beaucoup explorés dans ses précédents spectacles.

Souvent, j’utilise un plan de diffusion à mi-plateau comme point zéro pour sonoriser les voix, en retardant les autres plans sur ce point référent. Mais sur ce spectacle, nous avions la contrainte de l’objet lumineux suspendu. Pour aller dans le sens de la seconde partie radiophonique, j’ai proposé d’assumer une diffusion des voix plus cinématographique, très frontale au cadre de scène, complétée d’un cluster central et d’une ligne de front fills au sol pour couvrir efficacement les premiers rangs. Nous avons choisi des KS audio CP4 04 pour leur petite taille, leur large dispersion et leur bande passante adaptée à la voix.

Nous avons opté pour une diffusion des voix plus frontale avec la possibilité de moduler les espaces par le traitement des réverbérations : pouvoir pousser ou resserrer les murs quand on le souhaite en fonction des situations. Les voix sont traitées dans la console (égalisation et traitement dynamique) et simultanément envoyées dans le logiciel Ableton Live pour les effets de simulation acoustique d’écho ou de réverbération. Les retours d’effets de Live sont ensuite spatialisés sur les différents plans de diffusion. Seules certaines réverbérations très courtes sont traitées en interne dans la console pour palier à la latence du traitement dans Live.

Les comédiens sont équipés de capsules DPA 4061 collées sur leur joue (ou de l’équivalent en version casque pour l’un d’entre eux). Jonathan Drillet et Michèle Gurtner endossent une multitude de rôles avec changements de costumes et de masques. Une régie HF très précise est confiée en coulisses au régisseur son d’accueil. Épaulé par l’habilleuse et les comédiens, il doit, pendant la représentation, brancher ou débrancher la capsule qu’ils gardent sur la joue pour la remplacer par celle équipant le masque, le cas échéant. C’est un ballet de l’ombre qui n’est pas sans risque mais c’était la seule alternative à une démultiplication des liaisons HF. Au final, il en reste dix : sept pour les voix, une pour le micro HF main de la chanson finale, une pour la Keytar jouée par le personnage de Joli Cœur, et une liaison pour le système in-earqui alimente l’enceinte embarquée dans le sac à dos de Rémi.

La sonorisation des masques n’a pas été de soi. Sont apparus rapidement des problèmes de confort et d’hygiène, de fiabilité de la capsule exposée à la transpiration et de détimbrages des voix inhérents à la résonance des masques. Le dispositif de sonorisation permet cependant de jouer de ces défauts, de rendre acceptables et surtout audibles ces voix masquées, participant aussi parfois à l’étrangeté des personnages.

 

La suite de cet article dans le N°230 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro