Vidéo, danse, texte, musique s’entrechoquent - Photo © Christophe Raynaud de Lage

Vidéo, danse, texte, musique s’entrechoquent – Photo © Christophe Raynaud de Lage

Avec Grensgeval (Borderline), spectacle pluridisciplinaire co-signé par Guy Cassiers et la chorégraphe Maud Le Pladec, le Festival d’Avignon nous propose une fois de plus une forme de théâtre innovante dans un lieu décalé dont le caractère et l’architecture spectaculaire rentrent étrangement en résonance avec cette œuvre fascinante. Ici le parc des expositions d’Avignon, avec ses grilles et ses immensités bétonnées, n’est pas sans rappeler ces camps, ces zones frontière où les migrants chassés par la guerre et la misère passent au risque de leur vie. Borderline c’est la frontière qui sépare deux mondes qui finissent par s’entrechoquer.

De même, vidéo, danse, texte, musique s’entrechoquent aussi pour mieux figurer ce paradoxe, comme nous le verrons avec le créateur son Diederik De Cock, depuis longtemps au côté du metteur en scène, qui peut pour la première fois travailler une vraie composition musicale.

Divertir pour mieux régner

Nous ne sommes pas du tout là. Nous sommes venus, mais nous ne sommes pas du tout là”.

Telle est la question, le constat dramatique lancé par le chœur des migrants-danseurs au public. Guy Cassiers, habitué du Festival d’Avignon, traite pour la premier fois ici un sujet d’actualité : le problème des migrants qui arrivent sur des bateaux de fortune sur nos côtes, comme cet enfant échoué sur une plage de Grèce dont l’image est devenue mythique et vite oubliée. Ce spectacle nous dérange dans notre petit confort et nous montre ce qu’on ne veut pas trop voir, met à nu la cassure entre notre monde et celui de ces étrangers qui dorment en masse sur nos trottoirs sans savoir où aller.

Face à la difficulté de parler de ce problème et à être en réelle empathie avec eux, Guy Cassiers choisit la distanciation : les migrants sont de jeunes danseurs, tout blond pour certains, et les comédiens sont filmés et projetés en une image symétrique sur le fond de scène, tels des dieux grecs, comme il l’a déjà réalisé dans ses spectacles précédents. Comme le dit Guy Cassiers : “En filmant ou en sonorisant, on peut varier les échelles. Si le visage du comédien envahit l’espace, le spectateur a l’impression de pénétrer dans une chambre mentale”.

Le travail, très précis, se fait par couche, ce qui permet la distanciation. La complexité au plateau permet de garder une ouverture dans l’interprétation de tout un chacun.

Guy Cassiers nous divertit, dans le sens premier de “voir les choses sous un autre angle”, pour mieux nous faire réfléchir. Il utilise l’émotion pour mieux nous permettre d’écouter les mots de Elfriede Jelinek, auteur de ce texte dont s’inspire le spectacle : “Le ressenti est le meilleur préambule. Grâce à la sensibilité, on fixe les faits. Ensuite, seulement, on accueille les mots et la pensée”.

Chacun travaille de son côté comme chez Cunningham, puis les éléments sont assemblés sans jouer ensemble nécessairement : parfois les danseurs se meuvent ensemble dans le silence (ils sont tous équipés de ears et entendent la même musique), tandis que le son raconte autre chose. Ici Diederik De Cock, créateur son influencé par la musique expérimentale, travaille sur la métamorphose des sons réels pour mieux raconter cette histoire tragique.

Diederik De Cock : Le spectacle est composé de trois parties. Dans la première, le principe est que les acteurs produisent eux-mêmes des sons qui, petit à petit, se multiplient et forment finalement la base des musiques qui, à leur tour, suscitent des images. Par exemple, un acteur dépose un verre sur une table, ce qui produit un cliquetis. Ce son est utilisé comme sample dont j’utilise la cadence et la tonalité pour créer un son qui ressemble à une note de piano. Je les assemble en une mélodie qui finalement s’affaisse en un vrombissement qui fait référence aux moteurs des canots, et ce au moment même où le texte évoque la défaillance des engins. Donc c’était cela l’idée de base : ne pas coller une musique ou des sons à côté ou par dessus le texte, mais créer un décor sonore à partir des acteurs, leurs corps, leurs déplacements, leurs paroles. La raison est dramaturgique mais je l’ai aussi interprétée à ma manière. Les acteurs font figure de divinités et symbolisent la société en général. Ils observent les migrants de loin, n’ont aucune idée de leurs difficultés et réduisent leur désespoir à des problèmes d’ordre pratique, un moteur qui bloque ou de l’essence qui vient à manquer. Alors que dans notre vie ces choses-là sont d’ordre domestique et que nous les réglons sans même y penser, pour les migrants nous ne faisons rien quand leurs vies en dépendent. Donc construire à partir des acteurs eux-mêmes un son qui aboutit au ronflement paisible d’un moteur souligne ce paradoxe. À la fin de la première partie, les notes de piano sont utilisées également dans la berceuse chantée par l’actrice. Ici la mélodie toute simple s’oppose au thème quasi cauchemardesque du sacrifice d’enfants (la noyade).

La deuxième partie, sans dialogue, représente la traversée, la lutte pour la survie et l’arrivée à la frontière. L’accent est mis sur la vidéo et les danseurs. Dans un premier temps, nous avons —le vidéaste, la chorégraphe et moi— travaillé de manière indépendante. Donc au départ la chorégraphie n’est pas basée sur ma musique ; les danseurs ont travaillé sur la musique choisie par Maud. Dans un deuxième temps, nous avons réuni mon décor sonore et leur musique dans un timeline. À partir de ce moment-là, les danseurs entendent leur musique dans leurs oreillettes, et le décor sonore —beats, samples et plages silencieuses— sort des enceintes. Donc les moments où leurs mouvements et la musique s’accordent sont rares. Cela souligne aussi la distance qui sépare les deux mondes. Dans les images vidéo aussi deux mondes se rejoignent : nous voyons les migrants qui s’agglutinent devant les barrières et les fêtards qui se pressent à l’entrée d’une rave et là on entend la musique que les danseurs ont dans leurs oreillettes, qui sort des enceintes. C’est le moment où tout bascule dans la vidéo : la masse des corps, leurs vêtements déchirés, leurs mouvements saccadés établissent un parallèle entre l’univers des réfugiés et notre monde civilisé.

 

 

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