Song Recycle au Festival d’Automne. Entretien avec le compositeur Pierre-Yves Macé

C’est étrange donc c’est beau. C’est la première idée qui m’est venue en tête à l’écoute émerveillée de Song Recyle de Pierre-Yves Macé, œuvre pour piano et bande son jouée à l’espace Pierre Cardin dans le cadre du Festival d’Automne, le Théâtre de la Ville étant en travaux.

Pierre-Yves Macé - Photo © Vincent Pontet

Pierre-Yves Macé – Photo © Vincent Pontet

Pour cette pièce où se mélangent intimement les sons enregistrés et les notes de piano, Pierre-Yves convoque Christina Aguilera et Schubert, des voix extraites de vidéos d’anonymes sur Internet, dans un aller-retour permanent entre un mix d’ambiances réelles passées par un filtre surréaliste et ces voix diffusées dans une seule enceinte sur pied, comme un chanteur vient se poser dans le creux accueillant du piano à queue. Dans sa cuisine concrète, qui prend ici tout son sens tant le chef s’amuse à découper, travailler, mélanger et mijoter les sons réels, on ne reconnaît plus vraiment le produit au final mais on en voit la beauté profonde car cette abstraction touche directement l’âme. N’est-ce pas là la définition de la musique ?

Cette écriture musicale à partir de sons réels m’évoque l’impressionnisme en peinture, une façon très subtile et magique de faire naître des images mentales, “une teneur mentale” comme dirait Peter Handke, en travaillant par touches pour construire un motif plutôt qu’en étant figuratif et réaliste. La déstructuration des sons réels semble frapper directement l’inconscient, on croit reconnaître parfois une mouche, un clocher, une rivière, des jeunes dans le métro, une chanson connue, mais jamais rien de tangible pour rassurer le rationnel. Tout comme ces voix a capella, qui nous ramènent à l’émotion première du chant, de la voix humaine, on ne reconnaît jamais un mot, une phrase, une langue, tout est redécoupé par note et par rythme, jusque dans les souffles, jusqu’aux pleurs peut-être. Difficile de savoir si Pierre-Yves a inversé les sons, le genre de traitement qui peut évoquer des spectres et créer une ambiance fantomatique un peu facile. Mais là non : tout cela est juste étrange et donc c’est beau, car il naît de ce mélange amoureux avec le piano de Denis Chouillet, travaillé parfois directement sur les cordes, un vrai sentiment, qu’il soit lumineux ou perturbé.

Peux-tu nous raconter ton parcours et comment tu en es arrivé à cette création ?

La scène après la tempête - Photo © François Vatin

La scène après la tempête – Photo © François Vatin

Pierre-Yves Macé : Je suis venu à la musique de façon autodidacte, en imitant mon grand frère qui jouait de la batterie et composait à partir de séquenceurs, claviers et boîtes à rythme. J’ai brièvement étudié le piano et la percussion, sans jamais perdre de vue ma volonté de composer la musique que j’imaginais dans ma tête. Peu à peu, mon ambition s’est étoffée, je me suis mis à composer pour des instruments et plus seulement à “bidouiller” avec les machines. Vers les années 1999-2000, je suis parvenu, avec l’aide de mon frère et de quelques amis musiciens, à concocter une maquette de deux petites pièces associant une écriture instrumentale assez simple et des traitements de studio. Maquette que j’ai aussitôt envoyé au musicien John Zorn (que j’admirais) avec le désir qu’il publie cette musique sur son label Tzadik. Sa réponse positive a été l’un des très grands événements de ma vie de musicien, et aujourd’hui encore, il m’arrive de me demander ce que je serais devenu si cela n’était pas arrivé.

Le disque Faux-Jumeaux est sorti en 2002. J’étais auparavant un parfait inconnu, n’ayant fréquenté aucune classe de composition, et d’un coup, je bénéficiais de cette carte de visite assez prestigieuse, du moins dans un certain milieu. Généralement, la publication par le disque vient couronner (du moins accompagner) une carrière de compositeur déjà bien établie auprès des ensembles et des institutions en place. Dans mon cas, le disque a été la voie d’accès ou “d’intronisation” au milieu de la “musique contemporaine”.

Le second grand événement a été la carte blanche que m’a offert le Festival d’Automne à Paris en 2012, avec un concert monographique au Théâtre des Bouffes du Nord. J’ai écrit de nouvelles pièces pour l’ensemble l’Instant donné et ma musique s’est mise à changer, assez substantiellement je crois. C’est alors que j’ai véritablement commencé à écrire des pièces de concert à part entière, alors qu’auparavant je naviguais entre semi-improvisation, écriture et production.

Parallèlement, j’ai suivi des études universitaires en littérature, puis en musicologie, qui m’ont mené à la rédaction d’une thèse de doctorat portant sur la relation entre la musique et le “document sonore” (cette thèse est parue sous forme d’essai aux Presses du réel : Musique et document sonore, 2012). Bien entendu, il existe des ponts multiples entre cette activité théorique et mon travail de composition.

 

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