La programmation de la 70e édition du Festival d’Avignon était engagée et réflexive, miroir des interrogations présentes. Les Damnés, d’après le scénario de Luciano Visconti, a été présenté dans la Cour d’honneur du Palais des Papes avec la troupe de la Comédie-Française, après vingt-trois ans d’absence. Si le film de Visconti était théâtralisé et baroque, nous avons découvert en Avignon un univers ordonné, carré, froid. On était glacé dans la Cour d’honneur et pourtant, ce soir-là, il n’y avait pas de mistral. Juste un passé qu’on pensait révolu qui nous explosait au visage. Les Damnés de 1969 était un témoignage, la pièce mise en scène par Ivo van Hove fait écho à ce que nous vivons aujourd’hui.

Ascension et décadence

Les Damnés, mise en scène Ivo van Hove - Photo © Christophe Raynaud de Lage

Les Damnés, mise en scène Ivo van Hove – Photo © Christophe Raynaud de Lage

Nous sommes en 1933 en Allemagne, face à la montée du nazisme. L’histoire relate l’ascension et la décadence de la famille von Essenbeck, un empire de l’industrie des aciéries allemandes prêt à toutes les concessions notamment avec le régime nazi pour garder son statut. On retrouve les ingrédients de la tragédie antique ou shakespearienne : meurtre, trahison, inceste, pédophilie dans un contexte historique tendu et meurtrier qui commence par la projection de l’incendie du Reichstag.

On célèbre l’anniversaire du patriarche, le baron Joachim, qui malgré des images clichées de la famille parfaite (la famille de Herbert Thalman) a des allures d’enterrement. Le drame à venir est suggéré lorsqu’on aperçoit en gros plan sur l’écran l’émotion du baron pendant la récitation d’un poème de Schiller (grand moment de jeu incarné par Didier Sandre). Après son assassinat, la boîte de Pandore s’ouvre et à travers les rivalités et les trahisons, l’image la plus noire de la famille en compromission avec les nazis est dévoilée. Profiter des désaccords familiaux pour prendre le pouvoir sans se poser la question des responsabilités politiques, fermer les yeux devant l’horreur ou adhérer à l’idéologie dominante, le mal ronge la famille et la société. La contamination est morale. “C’est le renversement possible des valeurs dans notre société. Il montre combien le monde peut devenir barbare au nom de simples intérêts économiques et financiers”, dit Ivo van Hove.

La violence monte en intensité tout au long de la pièce. Son apogée est la très longue scène qui évoque la nuit des Longs Couteaux, où la puissance de l’image projetée trouve son écho sur la scène. En revanche, la scène de la transformation et de l’embrigadement des deux jeunes cousins est si courte qu’elle en devient encore plus inquiétante, le basculement est très rapide. Martin, le fils mal aimé et pédophile, manipulé, devient manipulateur, lynche sa mère (la baronne Sophie von Essenbeck, une Lady Macbeth du XXe siècle) qui se couvre de goudron et de plumes et prend place avec son amant dans le dernier cercueil. Il s’empare d’une mitraillette et tire sur le public. La violence est à son comble, plus personne ne peut l’arrêter.

La troupe de la Comédie-Française a été magistrale, les comédiens investissent le plateau et tout le volume de la Cour du Palais des Papes. Leur jeu est grandiose.

 

 

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