Quoi de mieux que la carrière Boulbon, ce lieu mythique du Festival d’Avignon découvert spécialement pour le Mahabharata de Peter Brook, avec ses allures de canyon sous la voûte étoilée, pour ce Karamazov de Jean Bellorini. Il prend ici la forme d’un western à la russe avec cette grande maison, cette datcha posée au centre de la scène, devant laquelle circulent des plateaux de bois sur deux rails parallèles. Cela m’est apparu comme la gare d’Il était une fois dans l’Ouest avec ses grosses planches de bois, cette ambiance suspendue rythmée par des sons mystérieux, où se croisent et parfois s’entrechoquent violemment les destins, où les décors glissent silencieusement, comme par magie, pour reconstruire pendant plus de cinq heures cette saga familiale.

La puissante paroi rocheuse verticale tout autour n’est pas pour rien non plus dans cette impression de Far West empreinte par la sauvagerie des hommes.

Vue de la carrière et de ses équipements pour Mahabarata de Peter Brook - Photo © Kiz

Vue de la carrière et de ses équipements pour Mahabarata de Peter Brook – Photo © Kiz

Voilà donc un lieu extrême où la poussière et la chaleur du jour précèdent la fraîcheur de la nuit. Ce spectacle est en cohérence avec le désir du Festival de proposer différentes formes de spectacles dans des lieux variés dans les environs, mobilisant ici tout le savoir-faire des équipes techniques pour transformer cette ancienne carrière de pierres en un écrin pour le spectacle : la machinerie, le son et la lumière, mais aussi toutes les infrastructures d’accueil nécessaires, du bar aux loges en passant par les sanitaires, la sécurité incendie, et les navettes pour convoyer diligemment les spectateurs.

La musique est fondamentale dans ce spectacle : elle raconte la tension et la beauté, joue avec le comédien, s’accorde avec lui pour faire naître l’émotion. Encore une fois, elle rappelle cette ambiance particulière de Dead Man de Jim Jarmusch avec ses longs plans de train, marqués en permanence par les lignes de guitare saturée de Neil Young, comme l’écho fanto-métallique d’un train à vapeur qui résonne dans le fond des vallées. Ici le mélange du piano, un Fender Rhodes, et des percussions acoustiques, avec cet instrument original qu’est l’anti-basse, comme un ancêtre préhistorique de la Strato, avec cette corde montée sur un espèce de rail courbe à la sonorité rauque et profonde empreinte d’un suspens mystique, principal motif sonore de cette pièce adaptée du roman de Dostoïevski, Les Frères Karamazov, où il est question de l’existence de Dieu et de la nécessité de croire, ou non, quand la moralité est bousculée par la cupidité, les amours déchirés, la culpabilité jusqu’à la folie, le crime jusqu’au parricide.

Adapter ce roman de mille pages à la scène passe d’abord par un petit résumé de la situation présenté par un narrateur repris avec un micro HF, comme tous les comédiens. Nous le verrons avec Sébastien Trouvé, créateur son, très inspiré dans cette nouvelle œuvre qui est de toute évidence un vrai travail de compagnie.

Karamazov, Jean Bellorini - Photo © Christophe Raynaud de Lage

Karamazov, Jean Bellorini – Photo © Christophe Raynaud de Lage

Peu à peu apparaissent les personnages, tout droit sortis du roman, de la Russie du XIXe siècle : les quatre frères et leur ignoble père, ainsi que tout ceux qui viendront hanter cette histoire. Tous entonnent un merveilleux chant aux allures de chœur russe orthodoxe moderne. L’émotion est là : les scènes s’enchaînent, les chariots s’entrecroisent et reconstruisent en permanence l’espace, tandis que la musique appuie constamment la dramaturgie du spectacle. D’ailleurs, les instruments envahissent la datcha, le cœur de la scène. Pour débuter, un Fender Rhodes posé à l’avant et une petite batterie à cour. Ensuite, l’ouverture de la maison familiale fait apparaître un piano à queue et le Fender déplacé et une batterie complète auréolée d’un grand tambour d’orchestre à la sonorité profonde. Enfin, il y a l’anti-basse, cette étrange invention maison, comme une défense de mammouth métallique produisant des sons stratosphériques d’un autre monde.

Jean Bellorini : “Nous serons devant une grande datcha ouverte qui abritera d’un côté la musique, le battement de cœur du spectacle, la vie et la lumière de cette histoire.
Le grand toit de la maison sera notre théâtre des songes.
Tout autour, il y aura de la terre sombre sur laquelle se déplaceront des plateaux – espaces de vie supportant les acteurs qui glisseront les uns vers les autres, se croiseront et s’éloigneront. Il y aura des traces d’un lieu de culte. Du sacré, des cloches, des cages de verre – comme des petites pièces transparentes dans lesquelles on peut observer à la loupe la pâte humaine.”

 

 

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