Théâtre, opéra, ballet ou comédie musicale : la Britannique Rae Smith ne connaît pas de frontières. Sa dernière production wonder.land est une adaptation musicale flamboyante du chef-d’œuvre de Lewis Carroll, Alice au Pays des Merveilles. La version parisienne vient d’être créée au Théâtre du Châtelet, avec les décors de Rae Smith et les projections de 59 Productions.

wonder.land - Photo © Brinkhoff-Mögenburg

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wonder.land est la dernière en date des adaptations en grand spectacle visuel et musical de l’un de nos contes fantastiques les plus emblématiques : Alice au Pays des Merveilles. Créée en 2015 au National Theatre de Londres, cette revue s’appuie sur des airs composés par Damon Albarn, qui n’est autre que l’auteur des chansons des groupes Blur et Gorillaz, sans parler de ses albums publiés sous son propre nom ou encore de ses opéras Monkey : Journey to the West et Dr Dee. Si tout part de la musique, wonder.land est l’œuvre commune d’une équipe artistique très select et soudée, sous la direction artistique du metteur en scène Rufus Norris, aussi nommé pour le même poste au National Theatre de Londres. La cohérence entre les décors de Rae Smith, les costumes de Katrina Lindsay, les lumières de Paule Constable et la chorégraphie de Javier de Frutos est le fruit d’un processus d’échanges où chaque élément soutient les autres. Dans le passé, tous ont déjà collaboré sur diverses créations, notamment Rae Smith et Paule Constable aux éclairages, formant le binôme le plus fidèle d’entre eux. Javier de Frutos était, il y a une vingtaine d’années, un enfant terrible de la danse contemporaine qui s’est reconverti depuis dans la comédie musicale. Katrina Lindsay a travaillé avec Rufus Norris mais aussi avec la Royal Shakespeare Company, le Royal Opera House, l’English National Opera, le Royal Ballet de Birmingham, le New National Theatre de Tokyo, et tant d’autres. De plus, Rufus Norris a embarqué, avec les créateurs visuels de 59 Productions, une équipe vedette, spécialisée dans la conception et l’intégration d’animation visuelle pour la scène et l’événementiel, qui a notamment illuminé la cérémonie d‘ouverture des Jeux Olympiques de Londres en 2012, des productions à la Schaubühne de Berlin, à Broadway en passant par les institutions nationales anglaises, de l’opéra au ballet.

Du dessin à une scénographie primée

Avec Rae Smith, ces pionniers ont notamment collaboré pour la création de War Horse, l’adaptation théâtrale d’une nouvelle de Michael Morpurgo racontant l’histoire d’un simple soldat de la cavalerie anglaise, engagé dans des batailles sur le sol français, qui vit une relation symbiotique avec son cheval. La restitution scénique de l’animal est une marionnette géante conçue par la célèbre Handspring Puppet Company d’Afrique du Sud. Depuis des années, l’énorme cheval mécanique fascine, de Berlin à Broadway, et la production partira encore en tournée nationale au Royaume-Uni en 2017.

wonder.land - Photo © Brinkhoff-Mögenburg

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Pour War Horse, la scénographie de Rae Smith est construite autour d’une bande de papier de 25 m de long aux formes irrégulières qui sert d’écran pour les projections des images créées par 59 Productions. Que ce détour par une autre production soit pardonné car il en est question pour deux raisons. Primo pour affirmer que Rae Smith sait créer des univers radicalement opposés et deuxio pour souligner à quel point son travail de scénographe est lié à son talent de dessinatrice. Car pour chacune de ses scénographies, Rae Smith part d’images de sa propre plume, nourries d’une immersion dans l’univers du personnage et de l’histoire à narrer. Pour le travail sur War Horse et le soldat Albert, elle a commencé par dessiner “tout ce que ses yeux voient” après avoir étudié les sources photographiques et les récits au sujet de la Première Guerre mondiale. Elle se met donc à la place du personnage, et cela signifie un changement de paradigme assez radical, puisque la scénographe aborde la production au même titre que les acteurs, le compositeur et autres costumiers ou concepteurs.

Dans un schéma organisationnel, la scénographie ne serait donc plus subordonnée à la mise en scène mais rattachée directement à l’idée maîtresse du spectacle, au même titre que tous les autres arts et métiers. Du coup, les relations entre les divers artistes à l’œuvre deviennent primordiales. Dans l’ouvrage collectif What is Drawing (2003, Black Dog Publishing), Rae Smith raconte comment elle dessine tout au long des répétitions, soit pour garder une trace de sa perception du travail à tel ou tel stade des répétitions, soit pour capter la manière dont les acteurs s’approprient la pièce. On voit bien là comment elle dépasse la position habituelle du scénographe. Pour Rae Smith, les images couchées sur papier créent le lien entre le narratif et la scénographie réelle. Dans War Horse, ce lien est directement visible puisque l’écran géant, comparé par certains à une page d’un livre à dessins, se remplit au fusain. Les dessins pour War Horse dépassent les études pour la scénographie et constituent une œuvre en tant que telle, éditée en livre en 2013 et faisant l’objet d’expositions, après que la scénographie ait remporté le Tony Award et l’Olivier Award. De plus, quand l’auteur, Michael Morpurgo, donne des lectures de sa nouvelle, il embarque parfois la scénographe qui dessine en direct. L’importance accordée à Rae Smith dessinatrice est d’autant plus remarquable que la Handspring Puppet Company nourrit une collaboration étroite avec le grand dessinateur William Kentridge, artiste sud-africain travaillant également au fusain et érigeant ses créations au statut de scénographie.

 

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