Donner la parole aux créateurs”, pour paraphraser la citation de Roger Planchon en 1967, nous voulons donner un espace d’expression aux rêves des scénographes afin qu’ils nous communiquent sur leurs démarches, leur travail, leur contraintes, leurs envies.

À la sortie de l’Opéra Comique où Éric Soyer effectuait les derniers réglages de sa scénographie et de sa lumière pour Au Monde, un opéra contemporain de Philippe Boesmans, écrit et mise en scène par Joël Pommerat, je lui ai proposé d’écrire un texte sur son métier. Il me demande en souriant : “Lequel ?” Il est vrai qu’Éric Soyer est scénographe, créateur lumière et qu’il a rencontré le théâtre en étant régisseur de tournée, d’où une connaissance des lieux et des espaces par l’artistique et la technique.

C'est la seconde illustrant le moment où j'arrive et découvre le rapport scène/sa&lle du Berliner Ensemble - Photo © Éric Soyer

C’est la seconde illustrant le moment où j’arrive et découvre le rapport scène/sa&lle du Berliner Ensemble – Photo © Éric Soyer

Le temps de la représentation est une suspension du temps ordinaire ; une porte qui s’ouvre vers le monde du rêve où la logique du temps réel peut être bouleversée. Les règles de la perception se transforment.

Une peinture éphémère grand format avec ses équilibres, tableaux vivants autour des corps des interprètes qui s’approprient des architectures de lumière dont ils sont parfois l’épicentre.

Corps déclencheurs de mécanismes horlogers, châteaux de cartes qu’un souffle balaie.

Voir ces édifices se réaliser sous nos yeux en temps réel fait que cet art est unique.

Une partition qui ne reproduit finalement jamais exactement le même mouvement mais se réinvente chaque soir avec parfois des grains de sable qui enrayent la machine.

J’aime ce temps-là où tout semble possible.

Temps du voyage, concentré des existences, des expériences humaines émotives et sensorielles.

Ce lieu neutre, un peu brut qu’est la cage de scène, devient le réceptacle vivant de ces moments suspendus dans nos existences qui sollicitent et bousculent notre capacité à vivre des histoires.

Au théâtre, la cage de scène se travaille dans les trois dimensions.

Tout un équipage y officie comme dans la marine, chacun à son poste.

Cintriers sur les passerelles de commande et de charge, machinistes et habilleuses au sol se mêlent aux danseurs, chanteurs ou comédiens. Régisseurs de scène, lumière, son, vidéo aux commandes de leurs pupitres conduisent le spectacle.

J’aime ce moment où mon travail est entre toutes ces mains qui s’articulent et se synchronisent comme un organisme.

Raconter des histoires est assez constitutif de l’évolution humaine. Travailler à la re-création du réel est une tâche étrange qui ne s’accommode pas de recettes toutes faites mais c’est une recherche permanente, une ré-interrogation de nos sens, perception et acquis.

Il n’est pas aisé de trouver ces espaces de liberté tant à l’intérieur de soi qu’au travers des productions. Ce n’est pas rassurant.

Premiers rendez-vous, premières discussions, des images apparaissent, des intuitions affleurent, s’estompent dans le processus de réflexion puis reviennent au galop.

Différents outils s’offrent à moi pour accompagner ce processus de maturation. Les mots, croquis, maquettes, dessins et surtout le temps.

Arrive celui des décisions, de la réalisation, parfois par étapes pour passer les épreuves de test ou tout d’un coup. Sorte de pari sur le futur qui dira si les choix étaient justes.

Je passe alors du virtuel, du plan, de la vision synthétique à la réalité de la perception de la scène.

Cet aller-retour permanent est fondamental pour pouvoir inscrire un espace rêvé fait de sensations dans le cadre réel du théâtre.

Dans combien de théâtres suis-je entré ? Par la porte latérale ou de derrière.

Des centaines de par le monde.

Je la pousse, prends la mesure, enregistre les vibrations comme un sismographe. État des lieux, premières impressions. Je cherche la cage de scène et pose un pied sur le plateau. Mon œil comme un scanner enregistre les données, les répertorie, mesure la densité des fantômes et des traces du temps.

Je ne suis pas attaché à un lieu. Il est des maisons plus attachantes que d’autres.

Qu’est ce que je viens y faire ? Repartir encore une fois à zéro.

Vaisseau nu, il faut définir la voilure.

Dans ce travail de concrétisation, tout n’est qu’une question de rythme pour faire avancer son embarcation sur des océans d’histoires.

Prendre la mesure du vaisseau en premier lieu puis le lancer en pleine mer et arriver à destination.

En cours de création, quand les choses se précisent, je vais de nouveau sur scène afin de ressentir les espaces dans lesquels les artistes évoluent. Créer un nouvel aller-retour entre la visualisation des images depuis le gradin et la façon dont elles se vivent de l’intérieur, sur scène.

Il est fondamental d’entendre le souffle de l’interprète car au final, c’est lui qui fait respirer les espaces.

Je repars le soir nourri de ces sensations et me laisse bercer la nuit par ces multitudes d’images qui vont en susciter de nouvelles.

C’est un terrain de jeu qu’il faut fréquenter de manière quotidienne, une sorte d’artisanat ou rien ne doit être sacralisé.

Une image au théâtre se perçoit dans de multiples dimensions. Un compositeur m’a dit : “Je ne perçois pas l’écriture de ma partition de la même manière selon comment arrivent et se transforment les éclairages”.

Ces variations d’états perceptifs ouvrent les portes à tant d’alchimies possibles…

Sur un spectacle, nous avons collaboré avec un nez qui nous a composé des fragrances : sous-bois après la pluie, écuries, opium, … Cela a ajouté une carte au château et un trouble à notre perception du réel.

Arrivent alors les questions de dosage, de sens, de résonnance, …

L’art théâtral est la convergence de plusieurs disciplines. L’émotion, lorsqu’elle arrive est précieuse, éphémère, fugace. Elle naît d’un savant équilibre, sorte d’édifice, terriblement humain. Il s’agit-là de l’écriture de la partition.

Monter, démonter, remonter, recréer, trouver l’étincelle, l’entretenir, garder l’ensemble vivant. Tout cela est faux et parait pourtant si vrai quand c’est juste.

Puis dans la durée, il faut échapper au maniérisme, ouvrir les champs de la réflexion, questionner les processus et les rythmes d’approche d’une pratique, d’un savoir-faire et préserver le désir de l’explorateur.

La question des moyens est en fait relativement secondaire tant que l’on arrive à les ajuster à ses désirs. Il est fondamental de s’investir dans le processus de production afin d’être en prise avec le réel et de s’y mouvoir dans l’acte créatif, puis sa réalisation avec une économie de moyens.

L’art théâtral est fragmentaire, reste à ajuster les bons fragments !

Le hasard et les opportunités de rencontres d’artistes, écrivains, compositeurs, chorégraphes interprètes investissent mon imaginaire et me permettent de découvrir des univers dans lesquels déployer ma sensibilité et construire peu à peu un langage.

Fragments, disparition des limites, densité de l’ombre, …

 Retrouvez l’intégralité de ce numéro au format PDF ici –> http://www.as-editions.com/2015/03/29/revue-as-n200-avril-2015/

Du même auteur

Dans la même catégorie

Archives de l’AS

Revue AS – N°238 Août 2021

  Sommaire En couverture Trame support destinée au plancher niveau bas – Photo © Christophe Raynaud de Lage Actualité et réalisations Actualité et réalisations• Note

Lire l'article