Henry-Pierre Pascal, Yves Favier, Dominique Hurtebize (directeurs techniques) répondent à Nicolas Barrot

Beaucoup de confusions et de contresens dans ce “coup de gueule” qui n’offre pas de solutions réelles aux problèmes énoncés sinon, en substance, de s’abstraire de la loi quand celle-ci nous encombre.

Nous nous autorisons donc ici quelques commentaires et corrections qui nous semblent nécessaires, au fil de la lecture, et parce que la diffusion dans l’AS, publication de référence pour le métier, semble les appeler.

La loi est la loi et nul n’est censé l’ignorer. Un juge ne l’interprète pas, il l’applique. Il lit et lie autant que faire se peut les faits et les actes et, les comparant à ce que dit la loi en la matière, et bien sûr la jurisprudence, sanctionne le contrevenant, le plus souvent par des sanctions très inférieures à ce que dit la loi, puisque celle-ci ne définit que des peines maximum.

Aucun directeur technique n’est allé en prison”, lit-on dans ce texte !

De manière ferme, c’est assurément vrai à ce jour, mais un certain nombre de nos confrères ont été condamnés à des peines de détention avec sursis. Ce n’est déjà pas mal dans le contexte qui nous occupe et c’est beaucoup pour le moral du condamné quand, de surcroît, il a fait tout son possible. Sans compter que, même en traversant sans encombre une procédure judiciaire, comment vit-on après un accident qui aura fait des victimes alors que l’on était sur place ?

Il semble également nécessaire de rappeler l’origine de la réglementation contre l’incendie et la panique dans les ERP : dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre1970, l’incendie du 5-7, dancing situé le long de la D520 à Saint-Laurent-du-Pont en Isère, fit 146 morts. La quasi-totalité des victimes était âgée de moins de 26 ans et a succombé par asphyxie ou brûlée vive du fait, notamment, de l’embrasement de matériaux en nylon tendu au plafond de l’établissement. Les issues de secours étaient enchaînées pour éviter la fraude.

Peut-être faut-il être né dans la région pour garder vive la mémoire de cette catastrophe. Il n’en reste pas moins que, suite à cette tragédie, le législateur a jugé utile de cadrer un peu mieux la construction et l’activité des ERP. Qui oserait s’en plaindre aujourd’hui ? De même, après l’écroulement du décor d’Otello, présenté par l’Opéra de Paris à la Maestranza de Séville, des modifications législatives en matière de décor ont été prises. Heureusement !

Quelques semaines plus tard, l’effondrement d’une tribune à Furiani en 1992 aura “aggravé” la législation en matière de construction mécanique de type tribunes, gradins et autres CTS. Concernant ces derniers, la réglementation évolue aujourd’hui du fait de l’apparition de bâtiments à deux niveaux. Doit-on s’en offusquer au regard d’accidents encore récents comme l’effondrement de couverture de scène à Marseille ou plus récemment en Belgique ?

Nous aurions à appliquer des mesures qui ne nous concernent pas ou qui concernent les seuls hôpitaux ? Faux ! La réglementation récente des ERP les classe par types et par catégories, que l’on pourrait sans doute affiner, mais qui paraissent relativement bien agencés.

Pour autant, la plupart de nos lieux sont aujourd’hui des lieux à multi-activités où s’applique la réglementation de plusieurs types (salle de spectacle avec restauration, salle de spectacle avec piste de danse de + de 100 m2, …). Peut-être est-ce pour cela que Nicolas Barrot fait une confusion. Dans les cas de multi-activités, la règle est simple : on applique le règlement le plus aggravant.

La loi et les réglementations n’iront jamais aussi vite que les innovations dans notre métier”, nous dit Nicolas Barrot.

C’est non seulement une évidence mais c’est même un principe de la démocratie (pour le moins en France).

C’est l’activité humaine qui fait apparaître (ou pas) la nécessité d’un texte législatif ou réglementaire. C’est, par conséquent, le plus souvent l’accidentologie qui fait que les réglementations se créent et évoluent, notamment dans notre secteur. Si nous étions capables de produire sans accident, il n’y aurait pas de réglementation.

Faut-il rappeler ici que le taux d’accident du travail, dans nos métiers, est encore très élevé malgré les progrès effectifs ? Et l’accident coûte toujours plus cher que la prévention.

Or, et nous le savons tous, les accidents résultent le plus souvent de conditions de production, donc de travail, qui génèrent des négligences et des imprécisions dans les choix de mise en œuvre. Sans loi, sans textes réglementaires, des enfants travailleraient encore dans les mines, c’est d’ailleurs encore le cas dans nombre de pays dits émergents.

Depuis combien de temps un théâtre n’a pas brûlé en jeu ? Que veut dire “en jeu” ? Faut-il que la réglementation envisage de se nuancer en fonction de créneaux horaires ?

Ce que nous montons dans nos théâtres existe avec ou sans public, avant, pendant et après la représentation. Le risque naît de nos activités, il n’est pas plus grand quand le théâtre est vide, seule la capacité d’intervention change. A contrario, le nombre de victimes potentielles est nécessairement plus élevé quand le théâtre est plein, bien que, d’évidence, mieux encadré.

Il y a, dans le discours de Nicolas Barrot, des raccourcis que l’analyse du risque ne peut admettre. Et l’analyse du risque est partie intégrante de notre métier. Par ailleurs, et outre le fait que le dernier incendie n’est pas si vieux, (pris au hasard d’une brève recherche Internet), nous notons :

– Théâtre de Nîmes : 1952 ;

– Théâtre de la Ville de Paris 1982 : incendie de la cage de scène ;

– La Fenice à Venise : 1996 et bien que son nom (Le Phœnix) le prédestine à renaître de ses cendres, 1996 est le 3e incendie de son histoire ;

– La Maison de la Culture de Saint-Étienne : 1998, certes il s’agissait d’un acte criminel ;

– Théâtre d’Aurillac 1999 : incendie qui démarra au 3e étage dans des bureaux ;

– Le Théâtre de l’Empire : 2005.

Enfin, ce n’est pas seulement le public ou les personnels que l’on tente de protéger au travers d’une réglementation que Nicolas Barrot juge excessive mais, tenant compte du fait que nos théâtres sont rarement construits en rase campagne, c’est le cœur des villes que l’on protège en évitant que les théâtres brûlent (et accessoirement les pompiers qui pourraient être amenés à y intervenir).

Bien sûr, de nombreux autres risques sont pris en compte par l’ensemble des réglementations qui encadrent nos activités : les accroches, l’électricité, et bien d’autres comme le risque d’explosion. Pour ne citer que celui-là, il y a fort à parier que suite à l’explosion survenue au Palais des Sports, le 8 novembre 2013, la législation en matière d’usage et de stockage d’artifices soit aggravée.

Le planning, une terreur pour l’encadrement !

Alors oui, face à l’ensemble des sujets complexes auxquels nous nous confrontons, une grande partie de la solution réside dans le planning (en même temps que dans la compétence des techniciens, donc dans la formation de ces derniers et dans la juste délégation à laquelle elle nous invite).

Si l’expertise du directeur technique a un sens, ce n’est certainement pas dans le contrôle du travail de son équipe mais bien dans sa capacité à évaluer la faisabilité et les moyens de la réalisation, donc dans sa capacité à établir un planning et plus sûrement encore un retro-planning.

On parle là d’évaluation en amont des projets, d’anticipation. Si le planning est bien fait, il intégrera de surcroît la marge de manœuvre qui permet de palier les imprévus. Quant à l’encadrement d’une équipe, si d’évidence elle ne s’opère pas depuis le seul bureau, elle ne requiert pas non plus la présence permanente du DT au plateau, loin s’en faut. Et pour l’équipe, si elle est assurée d’un planning fiable et de l’intérêt de l’encadrement pour le maintien et le développement de ses compétences, une grosse partie du boulot de pilotage sera effective.

Voilà qui nous amène ici à évoquer le point névralgique où se situe la vraie difficulté du directeur technique aujourd’hui, non pas dans la mise en œuvre d’une réglementation qui serait trop contraignante, mais dans les moyens dont il dispose pour la mettre en œuvre, moyens directement liés à la position du poste dans la hiérarchie de l’entreprise.

Trop souvent le directeur technique est considéré comme subalterne à son directeur. Si l’on peut admettre qu’administrativement il l’est, au regard notamment du lien de subordination inscrit dans le Code du travail, il ne saurait être considéré comme tel dans le domaine des vastes compétences pour lesquelles, au demeurant, il a été recruté ou promu.

Dès lors, considérer qu’il est un super technicien concourt à le maintenir dans cet état subalterne où ses décisions peuvent à tout moment être contestées voire contredites jusqu’à compromettre l’intégrité de sa parole. Il faut bien admettre néanmoins que certains d’entre nous, souvent sous la pression de directeurs et/ou d’administrateurs prompts à faire des économies sur ce qui relève des conditions techniques de la création ou de l’accueil, cèdent et perdent le fil quant à l’application du droit (dans un sens ou dans l’autre d’ailleurs), et pratiquent probablement l’excès de zèle en la matière, et souvent en toute bonne foi.

Dans les faits, quand le texte donne l’impression d’interdire stricto sensu, la solution à nos difficultés, et seulement quand l’ensemble des problématiques techniques est soldée, réside dans les mesures compensatoires. Qui a suivi une formation à la direction technique digne de ce nom en connaît les arcanes, elles nous sont enseignées en même temps que la réglementation. Elles sont inscrites, certes souvent en creux, mais inscrites tout de même dans la loi elle-même et font appel au bon sens donc à l’expérience et à la compétence des techniciens, compétence qui englobe assurément la connaissance fine du lieu de l’intervention (petit clin d’œil, en passant, à l’usage parfois excessif et souvent par défaut de salariés intermittents qui n’ont qu’une pratique parcellaire de nos lieux).

Enfin, nous oserons deux derniers commentaires en dehors, ceux-là, du cadre de la seule réglementation, mais faisant écho au discours de Nicolas Barrot :

– Dans les missions qui nous incombent, si nous servons la création artistique, qu’elle soit théâtrale, chorégraphique, circassienne, cinématographique ou encore plasticienne, c’est avant tout parce qu’elle s’adresse à un public, c’est donc en priorité le public que l’on sert, quand bien même celui-ci ne serait pas toujours de bonne composition.

– Concernant l’indignation, nous sommes lecteurs, comme beaucoup, de Stéphane Hessel, alors de grâce, ne le servons pas à toutes les sauces, il y perdrait sa pertinence ;

– Nous nous indignons du licenciement de nombre de nos confrères, parce que trop vieux, trop chers ou simplement parce qu’on ne les aime plus ;

– Nous nous indignons de la fermeture sans appel et unilatérale du Forum culturel de Blanc-Mesnil ;

– Nous nous indignons de l’annulation ou de l’arrêt pur et simple de festivals ou autres manifestations culturelles partout en France, pour les seules raisons budgétaires ;

– Nous nous indignons de l’accident qui tue au travail celui qui n’y était que pour gagner sa vie et non pour la perdre.

Mais nous ne nous indignons pas de l’application, certes complexe, d’une réglementation qui a vocation à protéger la vie humaine, à commencer par la nôtre au travail et dans nos vies de citoyen.

 

 

Jean-Michel Dubois (un des plus importants DT des 30 dernières années)

Je m’associe aux commentaires faits par Henry-Pierre, Yves et Dominique : est-il bien raisonnable, pour fustiger quelques excès sécuritaires, de jeter par-dessus bord toutes les règles de sécurité ? Est-il pertinent de ne plus définir un métier, notre métier, que par les abus qu’il a pu générer à de rares occasions et non par ce qui en constitue le cœur au quotidien ?

Et pour moi, comme j’ai eu l’occasion de le développer, le cœur du métier c’est de :

– Prendre la juste place : savoir écouter l’artiste, être entendu au sein de la direction tout en tenant compte des spécificités de chaque maison et être responsable ;

– Dynamiser ses équipes en leur faisant partager un projet, en étant à la fois à l’écoute des techniciens et en les défendant ;

– Organiser les lieux qui nous sont confiés en en permettant la pérennité tout en revendiquant le côté éphémère du spectacle ;

– Et pour finir, gérer les différents temps du métier : longue durée d’une trajectoire professionnelle, moyenne durée d’une saison et urgence, immédiateté des demandes liées au spectacle.

J’ai moi-même été confronté à des accidents de travail, dont l’un mortel à Séville, et je ne peux laisser dire que c’est anodin. J’ai tout mis en œuvre à la suite de ce drame pour continuer à produire de bons spectacles dans des conditions de sécurité optimales en mettant en place des mesures compensatoires et en n’interdisant jamais les rêves des artistes. Et j’ai toujours eu à l’esprit en appliquant ces règles de sécurité : en quoi est-ce constructif et comment cela pourrait-il faire progresser le métier, le spectacle ?

Voilà sans doute deux questions que Nicolas Barrot a omis de se poser en nous offrant sa diatribe. C’est bien dommage car ce sont à peu près les seules intéressantes pour structurer notre métier…

 

 

Yann Métayer (a travaillé d’abord à Staff à Nantes, ensuite dans les grands centres de formation français, enfin a été responsable des formations sécurité au CFPTS, formant notamment les régisseurs généraux et les directeurs techniques. Depuis 2002, dirigeant de Baya qui accompagne les entreprises culturelles, sur les mêmes sujets au quotidien)

Depuis le début de ma collaboration avec l’AS, en 1987, je n’ai jamais voulu participer aux polémiques. Quand certains ont voulu traiter d’affaires juridiques non encore jugées, je leur ai conseillé d’être prudents et de ne pas anticiper les jugements des tribunaux. Les polémiques sont souvent stériles et malheureusement encore plus souvent contreproductives. Toutefois, cette fois-ci, je me suis senti tenu de répondre et sur le même ton…

Nicolas Barrot m’a sollicité, il y a quelques mois, en m’envoyant le document publié dans AS 199. Il souhaitait échanger avec moi, afin d’étoffer son discours. J’ai lu avec attention son document et celui-ci me paraissant de parti-pris, je n’ai pas donné suite.

Publié dans l’AS, son document prend une tout autre résonance et mon engagement sur les questions de sécurité et prévention des risques dans les métiers du spectacle et de l’événement m’oblige à répondre.

Si je me suis engagé dans cette voie, après des années de régie générale et de direction technique (près de 25 ans), c’est simplement parce que j’ai vécu des situations qui auraient pu facilement dégénérer en accident. J’ai réussi à les éviter, grâce à des équipes techniques compétentes, à une réflexion permanente et à une vigilance constante. Ces incidents m’ont fait réfléchir sur nos pratiques et sur les questions juridiques.

J’ai appris à bien connaître les textes. C’est ce que j’ai essayé de partager dans le cadre de la formation. Mais les textes n’ont jamais remplacé le bon sens, à tel point d’ailleurs que les mesures compensatoires prévues depuis bien longtemps par le règlement ERP sont enfin apparus dans le Code du travail, il y a moins de 10 ans. Une mesure compensatoire, c’est mettre en place des mesures de bon sens, lorsque l’on sait que l’on ne peut pas respecter à la lettre les textes juridiques, afin d’éviter qu’un incident dégénère en accident. Évidemment, en formation, j’ai toujours expliqué que l’esprit du texte est plus important que la lettre.

La profession de DT a évolué. Que dit le référentiel métier décrit par la CPNEF-SV (Commission paritaire nationale emploi formation du spectacle vivant) : “Il est responsable de la planification, de l’organisation et de la gestion des moyens humains et matériels dans le respect des réglementations. Il a la responsabilité de la mise à disposition, de l’entretien, de la maintenance ou du renouvellement du matériel, des équipements et, le cas échéant, des lieux nécessaires à cette réalisation”. (cpnefsv.org)

Je cite Nicolas Barrot : “Ce ‘tout sécurité’ qui nous empêche bien souvent de travailler”. Personnellement, jamais je n’ai eu à censurer un artiste, ou l’empêcher de travailler. Le DT est là pour trouver la solution lorsque l’artiste n’est pas dans les “règles”. Je cite encore Nicolas Barrot : “Et pourtant, combien de directeurs techniques viennent ‘ennuyer’ les compagnies avec un bout de décor qui n’est pas vraiment M1, où la législation ne le demande pas forcément”. Cela voudrait-il dire que le DT ou le régisseur général de la compagnie n’a pas lu la fiche technique du lieu dans lequel il se produit, à moins qu’il ne se dise qu’au bout du compte le lieu de spectacle acceptera bien ses négligences au dernier moment ?

De même, je ne peux pas accepter que l’on dise qu’une commission de sécurité est une mascarade.

Je cite encore Nicolas Barrot : “Et s’il y a un accident, qui ira en taule ? Et bien c’est moi ? Mais non vous n’irez pas en prison. Vous en connaissez des DT qui sont allés en prison alors qu’ils exerçaient leur métier correctement, en ‘bon père de famille’, comme le dit la loi ?” Contrairement à lui, j’en connais et j’en citerais deux qui se sont retrouvés dans cette situation-là. Et je dis bien je les connais. Pour Jean-Michel Dubois, je n’ai rien à ajouter d’autre que de saluer son courage. Par contre, je voudrais parler de Jean-Marie Boismond, directeur technique de Sud Tribune, condamné à deux ans de prison ferme qu’il a effectivement passé derrière les barreaux. Il s’agit de l’accident de Furiani. Et même si la tribune manquait largement de triangulation —dans la structure en échafaudage montée en sous-bassement—, ce qui a provoqué son écroulement, je peux vous affirmer que Jean-Marie Boismond a toujours pensé que la structure allait supporter le public. Et c’est ce qu’il a toujours dit au tribunal.

Dans sa contribution, Nicolas Barrot, à plusieurs reprises, parle de la loi : visiblement, la loi ne le préoccupe pas beaucoup. Il oublie que le règlement ERP a été écrit pour éviter les drames qui ont émaillé la vie des lieux de spectacles et les autres ERP au siècle précédent. De la même façon lorsqu’il parle des plans de prévention et des documents uniques, il oublie que ces deux documents sont applicables dans toutes les entreprises de France et non pas dans le spectacle uniquement. Et moi qui pratique la prévention tous les jours, je trouve que ce sont des outils extraordinaires pour permettre aux équipes d’analyser leurs pratiques.

Et je terminerais sur une note optimiste en ouvrant une piste de réflexion : combien faut-il de nouveaux DT chaque année, et de quel contenu de formation ont-ils besoin ? Je rêve d’une formation pour tous les DT d’établissements culturels, de lieux privés, d’entreprises prestataires de services, de création et de tournée, de festivals, d’événements, de lieux muséographiques, …

 

 

Marc Jacquemond (DT)

Je souhaite répondre à l’article de Nicolas Barrot, publié par l’AS n°199, “Directeur technique, une profession devenue peu enviable”.

Je pourrais commencer ma réponse par “il n’existe rien de constant, si ce n’est le changement”. Donc cet article, qui a le mérite de dénoncer certains abus, oriente le lecteur vers une vision que je ne cautionne pas.

Effectivement, la fonction de DT s’est métamorphosée depuis une quinzaine d’années, depuis l’arrivée des 35 heures et une prise en compte de la législation au sens large (travail, sécurité, formation, …). Oui, les normes guident notre travail et les métiers des techniciens placés sous notre responsabilité. Et si l’endroit de la scène est le lieu de la réflexion, de la contestation —ni plus ni moins qu’un autre secteur d’activité— nous ne pouvons nous passer des règles que le législateur a posées, même si celles-ci paraissent parfois inadaptées.

Que la législation soit appliquée dans son exhaustivité ou non ne change rien au bonheur, à la “souffrance au travail”. Ne change rien non plus au potentiel des salariés à s’épanouir dans leur environnement. Vous avez, nous avons, ils ont ou ils vont… connaître des metteurs en scène odieux, exigeants à l’extrême sous couvert de la Création, de l’Art. De même dans nos métiers techniques, chacun a croisé un salarié en souffrance, en difficulté face à un responsable ou un collègue. Quelle que soit l’emprise de la législation.

L’Art, dans son sens noble, qui évoque insoumission, marginalité, différence, ou encore “au-dessus de” ne peut en aucun cas légitimer un refus des normes, une lutte contre l’évolution sociétale qui nous englobe.

Peut-être que nous sommes allés trop loin, avant l’an 2000, dans le non-respect des règles et aussi, j’insiste, dans le non-respect des hommes. Comment agréer des journées de travail de 15 heures, des semaines de 90 heures, des réponses “si tu veux pas il y en a d’autres”. Oui, la législation est un frein parfois. Bien souvent, la législation est un garde-fou. Et nous en avons beaucoup, qui s’estiment “au-dessus, au nom de la création”.

Et s’il y a un accident, qui ira en taule, et bien c’est moi ?”. Oui, j’ai déjà entendu cette phrase, oui, je l’ai déjà dite. Cette phrase ne traduit pas une peur de la prison mais un argument qui parfois clôt une discussion avec un technicien/un artiste qui ne veut pas mettre un harnais, travailler sur une échelle, accepter une largeur de dégagement, … Car oui, chacun a raison et par lassitude devant le refus du changement et/ou d’un effort supplémentaire, un directeur technique peut lâcher cette phrase lapidaire pour replacer les responsabilités de chacun.

Pourquoi nous légiférons ? Parce que le bon sens s’arrête souvent là où commence la liberté individuelle.

Un exemple : lors des montages, le Code du travail nous oblige à un respect de neuf heures de coupure minimum entre la fin et la reprise. Sinon à quoi bon les habilitations de tous types si les techniciens ne dorment que deux heures ? La sécurité en serait mise à mal. Que penser des techniciens qui vont profiter de la nuit pour écumer les bars entre deux jours de montage, au mépris de l’intégrité physique du lendemain qui leur est demandée et qui fait partie intrinsèque des attentes de leur qualité? Peut-être qu’un jour le législateur s’immiscera dans la vie privée et l’on criera au scandale. Ce qui nous arrive est un juste retour d’un “no man’s land législatif”.

Alors oui, nous écrivons, encore et encore, et nous envoyons des mails. Ce n’est pas que la confiance manque. C’est que notre mémoire est sélective. Qu’après un échange téléphonique, la confirmation du contenu par mail permette de s’assurer d’une compréhension commune et de placer chaque interlocuteur devant sa responsabilité afin d’éviter la mauvaise foi (“mais je n’ai jamais dit ça”). Oui, dans notre beau métier, comme ailleurs, la mauvaise foi a toute sa place. Et l’écrit est une méthode assez efficace contre cela.

C’est dans les théâtres les plus souples, où les plannings ne sont que des cadres, que l’on voit le moins de personnes inoccupées” : quel lien entre la souplesse du théâtre, la richesse du planning et l’occupation du personnel ? Peut-on vraiment généraliser à ce point ?

Les plans de prévention : leur but n’est pas de “se couvrir”, mais d’instaurer un dialogue, fut-il forcé, sur la sécurité entre deux structures. Le plan de prévention, peu importe sa forme, est surtout là pour faire de la médiation, de la sensibilisation à des thématiques rébarbatives. Il oblige à un dialogue, à une communication verbale. “Ce n’est pas pour nous, je connais mon métier” est une réponse fréquente, mais fausse.

Enfin. ”De très nombreux témoignages m’amènent malheureusement à constater que la souffrance est en train de s’installer dans nos métiers”. Sur quelle base peut-on affirmer cela ? Qu’en était-il de la souffrance des équipes de machinistes présentes 8 h/jour dans le foyer en attente d’être appelées sur le plateau. Qu’en était-il des techniciens qui suivaient une création en oubliant leur famille, leur vie personnelle, leur santé au nom de l’Art ? C’était leur choix mais aussi la responsabilité de l’employeur. Non, il n’y a pas plus de souffrance maintenant qu’avant. Une souffrance différente, oui, sûrement. Mais pas plus. Et comment la quantifier, cette souffrance, entre la souffrance de maintenant et celle du passé ?

“… Qu’il soit si peu enviable que peu de techniciens compétents veuillent prendre ce poste, comme c’est en train de devenir le cas”. Et pourtant, depuis quelques années, les formations de DT (ENSATT, CFPTS, ISTS, …) en produisent, des DT. Je ne pense pas qu’ils soient incompétents ni que le seul attrait soit un salaire “en conséquence”.

Si notre fonction a fortement évolué au cours des 15 dernières années, techniquement et réglementairement, il appartient aussi à l’artiste, pour une grande part, d’intégrer ces changements dans son fonctionnement. Sa capacité de création, d’imagination, doit lui permettre de construire avec nous. C’est-à-dire avec des règles, des contraintes et de les transformer en atouts. Depuis les 35 h, la technique et l’artistique se sont éloignés. D’un côté le monde du rêve, de l’autre celui des textes réglementaires. Quel effort de l’artiste pour comprendre cette nouvelle donne ?

Il ne faut sauver personne. Par contre, nous devons travailler en bonne intelligence, artistes et techniciens en compréhension des contraintes qui se révèlent souvent créatrices d’idées.

Les humains causent souvent bien plus de souffrance et de dysfonctionnements que les règles et les normes qu’ils ont érigées. Ne nous trompons pas de combat.

 

 

Alain Girot (DT)

En tant que responsable du mastère spécialisé de direction technique à l’ENSATT, je suis particulièrement surpris de voir publier la lettre de Nicolas Barrot.

Cette lettre ne représente nullement la profession de direction technique ni même les questionnements des directeurs techniques en poste. À la vue des confusions présentes dans cette lettre, les questions de monsieur Barrot font preuve d’une méconnaissance de la réalité des métiers actuels.

Petit rappel historique

Monsieur Barrot n’a surement pas connu la directive Toubon de 1994 qui rappelait la responsabilité pénale en cas d’accident grave aux directeurs de nos institutions culturelles. Cette directive faisait suite à des accidents mortels en forte augmentation (La Colline, Furiani, Séville, …).

Il n’a pas vécu, non plus, l’avant loi 91-1414 du 31 décembre 1991, période où l’on travaillait sur un plateau avec beaucoup d’improvisation et aucune règle, même élémentaire, de sécurité. De plus, les plannings étaient très souples et il n’était pas rare de travailler 72 h par semaine pendant plus d’un mois.

Il n’a pas assisté aux forums de la sécurité qui se sont mis en place au CFPTS suite à cette fameuse loi 91-1414. Il n’a pas dû non plus adhérer à l’OFTSV qui est née de ces forums et qui marque le commencement de la structuration du métier de directeur technique. Oui le métier s’est structuré, rationalisé, organisé et la preuve en est l’existence de trois formations diplômantes pour la direction technique dispensées par le CFPTS, l’ISTS et l’INSA-ENSATT.

Sous prétexte de contraintes réglementaires, devons-nous regretter cette période où j’ai vu des techniciens marcher sur des porteuses, d’autres faire les acrobates en haut d’échelles insuffisamment hautes pour régler des projecteurs et d’autres se blesser gravement dans des chutes diverses ? Devons-nous regretter cette époque où nous connaissions tous au moins un collègue blessé dans une chute d’échelle ? Les chiffres sont là pour prouver que la prévention des risques est payante, le nombre et la gravité des accidents ont fortement diminué sur les dix dernières années mais j’imagine que monsieur Barrot ne s’intéresse pas aux chiffres de la sinistralité AT-MP de la Sécurité sociale.

Comment peut-on affirmer que la sécurité n’est pas un problème de responsabilité alors qu’être responsable c’est être conscient. La plupart des accidents sont dus à des irresponsabilités. Nicolas Barrot fait preuve, non seulement, d’une résistance au changement mais aussi d’une méconnaissance du métier. Oui la gestion du bâtiment prend du temps mais comment peut-on affirmer que le DT n’a pas été recruté sur cette compétence alors que c’est dans la définition de son poste (voir nomenclature des emplois). Cette notion est intégrée dans les formations et les employeurs ne s’y trompent pas puisque de nombreuses annonces précisent qu’un diplôme du CFPTS, de l’ISTS et de l’INSA-ENSATT est demandé. Enfin, affirmer que les théâtres sont suréquipés en matière de sécurité incendie c’est oublier l’histoire et les nombreux incendies dans les théâtres. Il y a fort à parier que c’est justement grâce à ces dispositifs et à la bonne application du règlement qu’il y a moins d’incendie dans les lieux de spectacles. Mais n’oublions pas qu’il y en a toujours : incendie de l’Élysée Montmartre (2011), incendie partiel du Théâtre du Point du Jour (2010), Théâtre de la Cité à Toulouse (2001), à Aurillac (1999), 1998 au Théâtre de Saint-Étienne (1998), …

J’ai l’impression que Nicolas Barrot regrette le temps où le DT était un super technicien. Les DT ont fait évoluer ce métier et l’ont structuré. Doit-on vraiment le regretter ?

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