Le Sacre du printemps, un rituel industriel. Roméo Castellucci fait danser les machines en quarantaine

A09-01-Wonge_BergmanÀ la Grande Halle de La Villette, dans le cadre du Festival d’Automne, Roméo Castellucci a créé l’événement avec son Sacre de Printemps. Aussi spectaculaire que controversé, ce ballet mécanique pour une distribution de machines et de poussière d’animaux réunit archaïsme et haute technologie dans un rituel chorégraphique – sans danseurs vivants !

 

La danse, c’est ce que font les danseurs. On danse en dirigeant son corps grâce au système nerveux, qu’on se trouve en état de pleine conscience, en transe ou en état intermédiaire. Vrai ou faux ? Plutôt vrai. Alors peut-on considérer des machines comme des danseurs ? Sans doute pas. Mais personne ne peut remettre en question que les trente-sept appareils accrochés aux ponts de la cabine abritant cette version ultra-mécanique du Sacre du Printemps exécutent ici une chorégraphie. Et leur mouvement en produit un autre, celui de la poudre d’os libérée, voire propulsée par les canons à poussière. On passe d’une danse incarnée à une idée de la danse, une méta-danse.

À la base, la poudre d‘os utilisée est un produit industriel, un fertilisant agricole qui absorbe les excédents d’acidité des sols. Et on sait que l’industrialisation, notamment la production de masse d’animaux pour la consommation humaine, est source d’acidité. Castellucci évoque ces questions sans discours didactique, mais à la fin il prend soin de nous rassurer quant à l’empreinte écologique du spectacle. Certains voient dans cette chorégraphie déshumanisée une mise en garde moralisatrice ou bien une œuvre hermétique, infranchissable comme la bâche qui sépare le public de la cage dans laquelle s’agitent les machines. En vérité, Castellucci veut plutôt “réveiller cet effet de choc, ne pas donner le temps au spectateur de comprendre ce qu’il se passe, ni la possibilité de s’échapper. Les explications n’interviennent qu’à la fin, sur un ton strictement neutre, car écrites et projetées sur le film de plastique transparent qui devient écran. Bien entendu, le fait que La Villette ait longtemps hébergé les abattoirs de Paris donne aux questions soulevées une acuité supplémentaire, mais à aucun moment ce sous-texte ne fut mis en avant.

Castellucci se contente de souligner qu’aucun des soixante-quinze bovins n’a été “sacrifié” exprès, que tous ont passé l’inspection vétérinaire et les six tonnes d’ossements récupérées, dont la poussière est propulsée dans cette chorégraphie, sont passées par plusieurs phases de combustion, à 1 000° C, puis à 1 200° C et finalement à 1 300° C. La stérilisation est donc totale car il ne reste aucune trace de protéines. Pas de risque d’attraper l’ESB en venant au spectacle ! Nous voilà rassurés, surtout pour les ouvriers dans leurs combinaisons étanches qui interviennent pour le tableau final en commençant le nettoyage. Il faut cinq heures pour ramasser les six tonnes de farine d’os et recharger les réservoirs pour la prochaine représentation.

 

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Revue AS – N°238 Août 2021

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