État des lieux de la réalité du métier de directeur technique.

Votre métier est devenu un enfer. Au point que de moins en moins de techniciens qualifiés, qui aiment le spectacle vivant, envient votre poste. Là où il n’y a encore que quelques années la direction technique était un aboutissement, aujourd’hui beaucoup de régisseurs préfèrent se concentrer sur la régie générale, ou même changer de voie.

Texte destiné aux directeurs techniques, régisseurs généraux, directeurs et administrateurs de théâtre, festival et toute autre salle de spectacle.

 

Malgré vous, vous n’y êtes peut-être pas pour rien…

Connaissez-vous le “syndrome de la grenouille” ? Une grenouille dans une casserole sur un feu. Rien ne l’empêche de sauter et de sortir de l’eau. Elle nage, elle est bien, et puis, l’eau est de plus en plus tiède, agréable. Maintenant c’est encore mieux, l’eau est chaude, délicieuse. La grenouille peut encore partir quand elle le veut. Et puis, crac, l’eau est trop chaude, la grenouille n’arrive plus à sauter. Sans jamais avoir été contrainte, elle se laisse cuire dans l’eau bouillante de son bain…

Le métier de directeur technique s’est profondément métamorphosé depuis une quinzaine d’années. Je crois que les dirigeants en place, faute de prise de conscience, ont plongé la tête la première, car cette nouvelle vision du métier qui se mettait en place était séduisante, cadrée, normée, protégée, on tendait vers le rigoureux, ce qui est quand même à la base, une valeur clé de la direction technique. Tout le monde se sentait plus “couvert”.

 

Malheureusement, je pense que beaucoup de directeurs techniques sont encore en train de nager dans “l’eau chaude” de la grenouille et foncent à guidon baissé dans le mur.

Signatures en bas des fiches techniques, en bas des plannings, en bas des plans de prévention des risques, des plans de salle, des jauges, … Toujours plus de réglementations, de contraintes, de règlements internes limitant les marges de manœuvre, de procédure, de “protocole”, … Et toujours aucune réaction, ou trop peu.

 

Là où il devrait y avoir indignation, réaction, lutte, révolte, il semble y avoir résignation ou acceptation. “Maintenant c’est la règle, c’est comme cela que l’on doit faire !

Pour quoi ? Pour qui ? Pour se protéger ou pour protéger les autres ? Par conviction ou pour faire comme tout le monde ?

Le Théâtre n’est-il pas l’endroit de la réflexion, voire de la contestation ? L’endroit du Monde, de l’Humain, de l’Intelligent ?

La technique, serait-elle si déconnectée du théâtre ? D’un côté la réflexion, la philosophie, l’art, l’observation engagée d’un monde qui dérive et de l’autre côté, une application bête et méchante des règles (souvent bien au-delà des lois…) dont personne ne veut s’autoriser à interroger la pertinence, les finalités et les conséquences !

 

La sécurité

Je suis si souvent témoin, dans des théâtres où toute la réglementation est appliquée soi-disant “à la lettre”, de prises de risques, d’erreurs monumentales, d’accidents évités au dernier moment, … Du matériel surdimensionné ou sous-dimensionné, des aberrations physiques et mécaniques, mais qu’aucune réglementations n’interdisent.

Car elles ne pourront jamais tout prévoir, tout encadrer, tout imaginer. Seuls, le discernement, l’expérience et le bon sens, pourront toujours être à notre service, pour la sécurité de tous. Ne faire qu’appliquer à la lettre les réglementations décidées par d’autres, en s’interdisant de réfléchir, ne peut mener qu’à des catastrophes.

 

Les directeurs techniques sont des cadres extrêmement compétents et bien formés, mais où sont-ils majoritairement pendant les montages importants ? Dans leurs bureaux !

La responsabilité est donc confiée généralement aux régisseurs généraux. Même si ces derniers sont également très compétents, le DT est absent. Et comme cette course à la bureaucratisation devient infernale, de plus en plus de régisseurs généraux se retrouvent aussi “coincés” dans leurs bureaux, et les montages sont confiés aux régisseurs de scène (plateau, lumière, son), sans encadrement rigoureux.

 

Je vais peut-être en choquer quelques uns mais je trouve les plateaux de plus en plus dangereux ces derniers temps. Tout y est “sécurisé” à outrance, en amont, mais les cadres n’ont plus assez de temps pour être sur le terrain et vérifier ce qui devrait l’être. On touche alors à l’absurde : plus ils sont compétents en sécurité, plus ils devraient être sur le plateau pour évaluer les risques, mettre tout en œuvre pour que l’accident soit évité, moins ils sont présents, car absorbés par une paperasse chronophage.

Combien aujourd’hui de montages ont lieu sans cadre, sans vision d’ensemble ?

Chaque régisseur (lumière, plateau, son) est pris par l’encadrement de son équipe, mais il n’y aucune véritable analyse rigoureuse du montage.

 

Trop souvent, la communication entre le directeur technique et l’équipe technique a quasiment disparue. Le directeur technique ne représente plus que l’autorité, la règlementation, … Difficile de se faire apprécier de ses propres équipes, de faire accepter ses points de vue et méthodes dans de telles conditions.

 

Est-il encore possible de freiner cette dérive ?

Il nous faut nous indigner, nous opposer, proposer, réfléchir et agir ! Il est encore possible de faire du métier de directeur technique un magnifique acteur du développement d’un théâtre. Et non pas, comme c’est trop souvent le cas, avoir ce rôle de rabat-joie qui n’est là que pour empêcher, limiter, contraindre, … Lui permettre d’exercer son rôle de cadre, d’animateur multi compétent, réactif, créatif et authentiquement rigoureux.

 

Il existe encore des lieux où le projet artistique est au centre de tout et cela fonctionne à merveille.

Les spectateurs y sont-ils en danger ? Y jette-t-on l’argent par les fenêtres ? La législation du travail n’y est-elle pas respectée ? La souffrance au travail s’y est-elle développée ?

Non, bien au contraire !

Le public, les artistes et les techniciens y sont en sécurité. Les coûts de fonctionnement y sont moins élevés que dans d’autres structures. Les artistes, les techniciens et le personnel administratif s’épanouissent dans leur travail. Pourquoi ?

Car dans ces lieux, la pseudo application des règles et règlements ne se fait jamais au détriment de l’intelligence et de l’analyse réelle des situations. On y fonctionne simplement encore avec discernement.

 

Ces grands maux qui nous bouffent la vie, coûtent du temps et de l’argent

  • Sécurité

Ce “tout sécurité” qui nous empêche bien souvent de travailler

Et surtout nous évite de réfléchir. La sécurité a fait d’énormes progrès ces vingt dernières années, mais il va falloir arréter d’inventer des choses. La sécurité c’est mettre la totalité des personnes et des biens à l’abri d’un quelconque dommage. Or non seulement les règlements sont souvent appliqués sans discernement, mais de surcroît, par ignorance ou mauvaise foi, on nous demande souvent plus que ce que les textes exigent.

 

Quand pour la dernière fois un théâtre entier a-t-il pris feu en France pendant le spectacle? Ce n’est techniquement quasiment plus possible. Les théâtres sont suréquipés en moyens de protection contre le feu et sa propagation. Détecteurs d’incendie, détecteur de fumée, RIA, Grands Secours, extincteurs de toutes sortes en grande quantité, portes coupe-feu à fermetures automatiques, … Sans compter le personnel de plus en plus qualifié et formé. Des SSIAP à chaque coin de porte veillent sur nous, des cadres de service, des techniciens au plateau, si ce n’est des agents de sécurité !

Comment peut-on dans ce cas imaginer un départ de feu au plateau qui entraînerait un embrasement entier ? Comment un technicien au plateau ne pourrait-il pas se jeter sur le premier extincteur, ou autre RIA ? Et pourtant, combien de directeurs techniques viennent “ennuyer” les compagnies avec un bout de décor qui n’est pas M1, là où la législation ne le demande pas forcément.

Évidemment, je ne parle pas de faire n’importe quoi, mais cet acharnement contre le risque du feu en jeu devient ridicule.

 

Par contre, combien de fois la coupure de l’alimentation électrique du plateau n’est pas réalisée (voire difficile à mettre en œuvre) pour éviter tout départ de feu la nuit – seul moment réellement dangereux dans nos théâtres modernes ? Car le protocole ne l’exige pas.

Combien de loges sans détecteurs de fumée alors qu’on sait que c’est le lieu de la majorité des départs de feu ces vingt dernières années?

 

Combien de fois voit-on des directeurs techniques nous demander des rapports de bureaux d’études (très onéreux) pour de simples accroches un peu techniques, et que l’on constate, pendant le montage, qu’une bonne partie des fameux nœuds dits “à l’allemande” sont mal faits et que personne ne les vérifie ?

 

Laisser faire de jeunes techniciens sans encadrement est un danger. Ils ne peuvent pas avoir l’expérience d’un directeur technique. La place de celui-ci, et encore plus celle du régisseur général, est sur le plateau, jusqu’à la fin du montage et du démontage. Mais bien souvent ceux-ci s’effectuent avec les seuls régisseurs de scène, sans véritable encadrement, le DT et/ou le RG étant rentrés chez eux après une longue journée de bureau.

 

Je ne demande pas grand chose : juste de faire appel au discernement, au bon sens, de réfléchir ensemble. Inventer et respecter des réglementations à la lettre ne protègera jamais assez les biens et les personnes présents dans un théâtre.

Les commissions de sécurité sont souvent des mascarades. Elles sont prévues, planifiées, et donc tout le monde sait que tout est mis en œuvre pour le jour “J”; pour accéder au Saint Graal. La commission de sécurité n’a qu’un but : savoir qui sera responsable s’il y a un accident.

 

Un directeur technique ne peut pas être physiquement derrière tous ses employés, son équipement, toutes les compagnies qu’il accueille. Il est obligé de déléguer, de faire confiance, et surtout d’encadrer. Il doit être capable de jauger une installation, un décor, une équipe…

 

La réglementation aura toujours un temps de retard sur l’activité théâtrale. On s’en aperçoit bien souvent après une catastrophe qui tout d’un coup engendre de nouvelles normes drastiques, souvent bien au-delà de l’accident en question.

Le spectacle vivant et la création produisent des endroits de nouveautés, avec de nouvelles formes, de nouvelles technologies. Les disciplines, les techniques et le matériel sont en évolution permanente. Le Législateur, ne pourra jamais suivre assez vite. Nous ne pouvons (et ne devons) donc compter que sur nous, directeurs techniques, régisseurs généraux et concepteurs, pour apprécier le danger, et tout mettre en œuvre pour protéger les biens et les personnes.

Compter sur le seul respect des normes en vigueur, voilà —à mon sens— un véritable danger.

 

Arrêtons d’appliquer les normes à la lettre. Arrêtons de dépenser des fortunes en moyens de prévention inadaptés. Arrêtons de faire vérifier nos équipements plusieurs fois par an par des sociétés aux bénéfices vertigineux (Socotec +11% de bénéfices en 2013, Véritas +8% en 2013, … ). Arrêtons de vouloir croire au risque zéro. Il n’existe pas et n’existera jamais. Mais faisons tout, absolument tout, pour nous en approcher par nous-mêmes et non à l’aide de réglementations.

 

La recherche du responsable

Et cette fameuse phrase entendue tant de fois dans la bouche de directeurs techniques: « et si il y a un accident, qui ira en taule? Et bien c’est moi? » Mais non, vous n’irez pas en prison. Vous en connaissez des DT qui sont allés en prison alors qu’ils exerçaient leur métier correctement, en « bon père de famille » comme le dit la loi?

Qui peut encore croire cela? Comment peut-on avoir aussi peu de connaissance en Droit pour croire qu’un directeur technique ira forcément en prison suite à un incendie. Il y a des enquêtes, des expertises, un jugement, et des fautes partagées. Nos théâtres sont tellement normés qu’un accident ne peut être que le faisceau de plusieurs causes, pas le fait d’un seul homme. Ou alors il y a faute grave et volontaire, ce qui n’est plus du tout la même chose.

 

La sécurité est trop souvent maintenant associée à la notion de responsabilité. Pourtant, il s’agit de deux éléments totalement différents. D’un côté s’assurer que ni les biens ni les personnes ne sont en danger, et de l’autre, savoir qui est le responsable en cas de sinistre.

La peur du gendarme ! Voilà le plus gros problème. On ne se soucie plus de savoir si le travail est bien fait, intelligemment, sans risques, mais on cherche à se “couvrir”. “Ce n’est pas de ma faute”.

 

Dernièrement, un pompier m’a demandé une mise en œuvre insensée, et surtout inadaptable aux conditions d’un spectacle. J’ai donc expliqué à celui-ci qu’une fois la commission obtenue, je serai obligé de faire autrement. Le commandant a consenti à mon explication, mais m’a expliqué que ce serait alors de ma “faute” en cas de problème, et que je serai tenu pour “responsable”. Or à mon avis, le travail d’un préventionniste n’est pas de chercher qui sera responsable, mais de prévoir quels pourraient être les risques. Regarder, observer, jauger,et … réfléchir.

Combien de fois nous fait-on appliquer des règlements inadaptés à la situation où à l’échelle du projet, alors que des dangers réels, non prévus par un encadrement légal ou administratif, sont ignorés ?

Pire, il m’arrive maintenant de demander à des responsables techniques une mise en œuvre pour une protection d’un danger qui n’a pas été vu ou anticipé, ou qui n’est encadré par aucune règle adminsitrative.

 

La sécurité n’est absolument pas une affaire de responsabilité. Il s’agit de chercher, ensemble, les moyens pour éviter tout accident possible, prévu ou non par une loi ou un règlement. La recherche de responsabilité ne vient ensuite qu’en cas d’accident, pas avant.

 

  • Administration

Le “tout mail” qui nous fait perdre un temps énorme

Quinze mails ne valent pas un simple coup de téléphone !

Comment peut-on préparer une date, une création, un accueil, simplement par mail ? Bien souvent on ne se comprend pas car tout n’est pas clair, le jeu des questions/réponses interminable nous fait perdre un temps énorme.

Des traces écrites ? Des “preuves” que l’on s’est bien dit telle ou telle chose ? Avons-nous perdu à ce point la confiance entre nous ?

 

Gagnons du temps, de l’argent, arrêtons de mettre vingt personnes en copie mail pour justifier notre travail et laisser des traces. Allons à l’essentiel, le téléphone est encore le meilleur moyen d’être certain de se comprendre. Ceci ne concerne bien entendu pas que les directeurs techniques…

 

Le “tout planning” qui est censé faire gagner en rentabilité

Ces plannings rigoureux nécessitent maintenant, dans certaines structures, un poste de travail qui ne fait quasiment plus que cela. Les directeurs techniques et régisseurs généraux y passent des heures précieuses, des heures chères d’un personnel hautement qualifié qui pourraient être utiles au théâtre. De plus, nous en sommes arrivés à une telle rigidité des plannings, qu’il est beaucoup plus facile de demander du personnel en trop, que de demander un effort sur place en cas d’imprévu. Car un planning “validé” ne se change pas comme cela…

En tournée, on ne peut pas tout prévoir. Une panne (du matériel de la compagnie ou celui du théâtre), une spécificité du lieu non perçue sur le plan, peut exiger de modifier l’implantation, … Ce sont des possibilités à ne pas exclure.

Alors, quand on voit à quel point il devient difficile de modifier un planning “établi”, il est préférable et sécurisant de prendre une certaine “marge”. Est-ce là une source d’économie ?

 

Il n’y a pas de miracle. C’est dans les théâtres les plus souples, où les plannings ne sont que des cadres, que l’on voit le moins de personnel inoccupé.

Le planning devrait être un outil de travail, pas une pièce contractuelle, inscrite dans le marbre. Mais attention, il ne s’agit absolument pas de faire n’importe quoi et de jouer avec la flexibilité libérale. Non, l’idée est de chercher à être au plus juste, au plus prêt de la réalité, de ne pas employer du personnel pour rien, et de pouvoir s’adapter à une situation.

Le planning devrait être considéré comme un cadre “souple”. Conserver la possibilité de le faire évoluer le plus longtemps possible permet à la fois d’importantes économies et une bien meilleure qualité de travail, autant pour les artistes que pour les techniciens.

J’ajouterais que, « Oui », le spectacle vivant n’est pas un lieu de travail comme les autres. Nous avons fait ce choix, par goût, par passion. Il n’est pas question de ne pas y respecter le code du travail, mais la flexibilité est encore ce qui fait aussi la beauté de ce métier.

 

Le “tout signature” qui ne sert pas à grand chose

Je n’ai jamais vu un théâtre engager un procès contre une compagnie parce qu’elle n’a pas respecté son planning annexé au contrat, sa fiche technique annexée au contrat, son plan de feu annexé au contrat, … Combien de temps et d’argent perdus par les administrateurs de compagnie qui courent après leurs régisseurs pour pouvoir répondre à la demande des administrateurs de théâtre qui veulent tout annexer, et tout signer !

Surtout que la plupart du temps, la valeur juridique est tout à fait discutable… Et même si intérêt juridique il y avait, en serions-nous arrivés là dans nos relations entre compagnies et théâtres ?

 

Les “Plans de Prévention des Risques” ou autres “Documents uniques”

Qui peut être assez naïf pour croire qu’en cas de sinistre, ou d’accident, une simple signature d’un technicien d’une compagnie pourra “couvrir” qui que ce soit ?

Qui peut croire que quelques croix dans une longue liste de risques potentiels exonèreront un théâtre d’une enquête ?

 

Il faut de surcroît se rappeler que notre système juridique est certes cadré par des lois, mais que ce sont encore des juges qui les interprètent et prononcent les sanctions. Personne n’échappera à des poursuites sous prétexte qu’il a un papier (peu importe lequel) signé d’un autre. Peu importe que cette autre personne ait signé ou non ce papier, soit disant pour l’informer des risques. Un régisseur de compagnie doit connaître également ces risques, les règlementations, et le directeur technique du théâtre n’ira pas en prison parce qu’il a laissé une compagnie travailler sans lui faire signer ce papier censé l’informer.

Qui peut croire qu’un juge dégagerait de ses responsabilités un directeur technique simplement parce qu’il aura fait faire par un assistant ces longues listes rébarbatives (bien souvent recopiées tout ou partie dans un des nombreux “modèles” que l’on trouve sur internet) ?

Inversement nous pourrions alors laisser faire n’importe quoi à une compagnie, tant que c’est dans les “clous” de cette prévention des risques ? Mais qu’en est-il de ce qui n’est pas prévu ? Et il y en aura toujours… Et toujours ce temps perdu et gaspillé. Ces mails, ces documents à signer.

 

Encore une fois l’idée doit être d’éviter l’accident, pas d’en connaître le responsable, et de se protéger, ce qui est malheureusement bien trop souvent le cas.

 

On peut toujours tout écrire, rien ne remplace la communication verbale, l’éducation et le reflexe de chacun en tant qu’individu : on ne met pas un gendarme à chaque feu rouge !”, résume très bien Jean-Pierre Gégauff dans un article sur la Prévention des Risques dans le Spectacle, édité par l’IRMA.

 

La gestion du bâtiment

Encore une fois, le paradoxe est grand. Le directeur technique est un cadre ultra compétent, n° 3 ou 4 dans l’organigramme de l’entreprise, son salaire est en conséquence, et pourtant une grande partie de son temps va être dévolue à la gestion du bâtiment, au lieu de n’être centrée que sur l’activité première d’un théâtre : la scène.

Trop peu de théâtres ont un véritable régisseur “bâtiment, sécurité et intendance”. Ce travail revient alors souvent au seul DT. Comment comprendre que ce cadre puisse s’occuper lui-même de traiter avec l’entreprise de plomberie pour des canalisations bouchées, passer commande des ampoules des couloirs, s’occuper de la fuite sur le toit, de la dernière inondation dans les caves, gérer le parc automobile, le service de ménage, faire réparer le distributeur de savon qui est tombé dans les WC, … ? Cette gestion du bâtiment est chronophage et ne nécessite pas les compétences pour lesquelles le directeur technique a été recruté. Elle devrait être assurée par un régisseur totalement affecté à cette tache, sous la tutelle du DT.

 

Diviser pour mieux régner

C’est devenu un grand classique de notre société.

Le Juif contre l’Arabe, le cheminot contre l’usagé, le privé contre le public, l’intermittent contre le permanent, les enseignants contre les parents d’élèves, et dans nos théâtres maintenant l’administration contre la technique, la technique contre les artistes, les artistes contre la direction, …

Nous voici maintenant dans ces théâtres où l’administratif pourrait bientôt être considéré comme un ennemi à la création. Et le directeur technique de se retrouver du “mauvais côté”, du côté de l’administration “aveugle et ignorante” du plateau. Il nous faut absolument éviter de nous “diviser pour mieux régner”. Nous devons travailler ensemble, dans un même sens, directeurs techniques, régisseurs de compagnie, artistes, administrateurs, et ne pas croire que nous pourrions un jour être l’un contre l’autre. Ce n’est définitivement pas le cas !

 

Le plateau, la création, le jeu, doivent absolument redevenir le seul centre d’intérêt vers lequel convergent toutes les énergies d’un théâtre, d’un festival, d’un lieu de spectacles.

 

Alors, nous y voilà

Mails, sécurité, responsables, plannings, signatures, réglementations, bâtiment, … Nous sommes maintenant dans une sorte d’ornière dont il va être bien difficile de sortir si nous voulons retrouver un Théâtre à visage humain, et surtout au service de la création et de l’Art.

Il ne s’agit pas ici de porter une accusation !

Ce texte n’est là pour attaquer personne, mais simplement pour que nous nous mettions TOUS à réfléchir ensemble pour changer nos modes de fonctionnement, et que ce superbe métier de directeur technique retrouve toute sa noblesse.

 

Ce courrier est une alerte, un début de réflexion, pour endiguer cette dérive administrative.

Il s’agit d’une analyse, issue de constatations, de longues discussions avec énormément de régisseurs de compagnie, des directeurs techniques, des directeurs de salle, des programmateurs, … même si dans beaucoup de théâtres tout se passe très bien.

De très nombreux témoignages m’amènent malheureusement à constater que la souffrance est en train de s’installer dans ce métier.

 

Nous nous sommes laissés aller dans une mauvaise direction… C’est à nous tous de réfléchir et de rectifier le tir. De nous indigner, de prendre sur nous de faire bouger les choses, de ne plus respecter tout à la lettre, de faire remonter au plus haut niveau le degré d’aberration atteint.

 

Beaucoup d’entre vous le font déjà !

Il nous faut continuer. Ne pas croire que la situation est immuable, que rien ne pourra changer. Une société peut parfois dériver, et il appartient à tous d’être vigilants, intelligents, actifs, alors, ensemble, nous pourrons changer les choses. Les lois, les textes, les réglementations, sont des cadres. Ils sont là pour nous protéger, mais aussi pour nous permettre d’exercer notre métier dans les meilleures conditions possibles, ce qui n’est plus le cas pour les directeurs techniques aujourd’hui.

 

Il faut impérativement que les directeurs techniques redeviennent des Super-Techniciens, pas des super-intendants. Qu’ils retrouvent le goût —ils l’ont— et surtout la possibilité du spectacle, du plateau. Il en va de la survie de ce métier, avant qu’il n’ait complètement perdu le contact avec le spectacle, les équipes techniques, les équipes artistiques, la création, la tournée, … Qu’il soit si peu enviable que peu de techniciens compétents veuillent prendre ce poste, comme c’est en train de devenir le cas.

 

Il ne s’agit plus de sauver le Soldat Ryan, mais de sauver le soldat directeur technique !

 

 

Nicolas Barrot (septembre 2014)

06 86 96 77 44 – kkoe@free.fr

nicolasbarrot.wordpress.com

 

Mes remerciements vont à :

– Christophe Maubernard, maître de conférencse à la Faculté de droit, Université Montpellier I

– Thierry Cabrera, directeur technique du Centre chorégraphique national de Montpellier

– Christine Bombal, danseuse et administratrice

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