Robert Abirached : “Le ministère de la Culture a été dévalué

Photo © François Delotte

Universitaire, ancien directeur du Théâtre et des spectacles du ministère de la Culture de 1981 à 1988, Robert Abirached demeure l’un des meilleurs connaisseurs des arts dramatiques en France et des politiques qui leur sont associées. Politiques qui, pour lui, manquent désormais cruellement de cohérence et de consistance au niveau gouvernemental ; et ce depuis une vingtaine d’années.

Comment avez-vous vécu le temps “bloqué” du confinement ?

Robert Abirached : J’avais quelques projets de travail que j’ai terminé en cinq ou six jours. Puis, je me suis trouvé devant ce temps qui s’éparpillait, sans pouvoir en faire grand chose. J’ai surtout vécu le confinement comme un temps s’écoulant inutilement. J’ai néanmoins pu faire une cure de cinéma comme je n’en avais pas fait depuis longtemps !

Avez-vous également été attentif aux artistes et aux salles ayant proposé des spectacles en ligne ?

R. A. : Je suis partagé sur ce sujet. Il est possible de diffuser des spectacles de cette manière pour maintenir l’idée que le théâtre existe. Mais il faut surtout prendre garde à ne pas habituer les gens à voir des spectacles au second degré, à tout mécaniser. C’est très dangereux d’une certaine manière. Heureusement que ce temps fut limité. Nous avons lutté pendant très longtemps contre une émission qui s’appelait Au théâtre ce soir, notamment parce que nous disions que c’était du théâtre en conserve. Imaginons que le confinement ait duré. Tous les amateurs de théâtre se seraient tournés vers du théâtre en conserve durant six mois ou un an ? Nous aurions alors pris le risque que les spectateurs se disent que le théâtre c’est cela, plutôt que de se rendre dans une salle. En revanche, je comprends très bien le réflexe de survie de certains comédiens ou de certaines institutions, à l’image de l’Odéon qui a proposé un “théâtre sur canapé”. Un des enseignements que nous pouvons tirer de tout cela est qu’il ne faut pas toujours trancher brutalement sur les choses. Je comprends pourquoi cela a été fait, mais je crains que cela ne soit dangereux.

Que pensez-vous du plan d’aide à la Culture esquissé par Emmanuel Macron début mai et notamment du fond d’urgence réservé au spectacle vivant ?

R. A. : Qu’est-ce qu’un fond d’urgence ? Le secteur public en France comprend une trentaine de Centres dramatiques nationaux et plus de soixante Scènes nationales. C’est-à-dire plus d’une centaine d’endroits maillant le pays entier, dirigés par des gens très compétents et, pour les CDN, par des artistes de haut vol. C’est un milieu où se sont formés tous nos grands metteurs en scène – Planchon, Jean-Pierre Vincent, Chéreau, … Tout ce monde né à partir de Vilar, c’est lui qui a besoin d’argent ! On nous parle aujourd’hui de commandes. Mais que veut dire “commander” ? Est-ce que le Président de la République va dire : “Faites-moi une pièce sur tel sujet” ? Je suis frappé par l’absence totale de politique culturelle cohérente et ce bien qu’Emmanuel Macron soit un véritable “littéraire”. Quelles ont été les politiques culturelles depuis deux ans hormis la création du pass destiné aux jeunes de dix-huit ans ? C’est une politique de la consommation. Alors que la présence de l’État, telle qu’elle a été, fut une politique de dialogue, d’échange, de connaissance des gens et des problèmes. Que s’est-il passé ? À la fin des années 90’, cela a commencé par la fusion des directions du théâtre et de la musique du ministère de la Culture. Puis, au milieu des années 2000, celle de l’ensemble des directions pour n’en garder que trois. Nous avons placé tout ce qui relève de la création sous le signe d’une recherche d’efficacité mesurable : musique, arts plastiques, théâtre, cirque, … Mais qui peut être l’interlocuteur unique de tous ces champs dans un ministère de fonctionnaires ? Cela ne peut pas marcher et contraint le Ministère à exercer une tutelle comptable, en faisant attention à ce que l’argent ne soit pas “mal” dépensé. C’est-à-dire une politique de résultats. Mais qu’est-ce qu’une politique de résultats quand il s’agit d’art ?

Emmanuel Macron a aussi exhorté les acteurs culturels à “inventer de nouvelles choses”. Qu’en pensez-vous ?

R. A. : Ce qui me stupéfie c’est que cela ne veut rien dire. Inventer, ils ne font que cela ! Revenons à la commande. Prenons par exemple l’architecture : un établissement ou une municipalité peuvent passer commande d’une chose précise en ce domaine. Mais qu’est-ce que commander quelque chose à un romancier ? Nous pouvons lui accorder une pension pour qu’il puisse écrire son ouvrage ; mais cela revient aux aides générales telles que l’État les a mises en place depuis longtemps et qui se déclinent à travers différentes directions du ministère de la Culture. Au lieu de faire des rodomontades, nous devrions plutôt renforcer les moyens existants. Et à ce moment-là oui, une relance peut se faire.

“Innover” semble aussi souvent renvoyer implicitement aux outils numériques dans la bouche du Président…

R. A. : Tout laisse croire que le nouveau ministre de la Culture a été choisi pour ses compétences en la matière. C’est une voie que nous ouvrons et dans laquelle l’État a probablement un rôle à jouer. Ce qui me dérange dans tout cela, c’est ce qui n’est pas dit. À entendre parler Emmanuel Macron, on croirait qu’il n’y a rien entre lui et la création artistique ; alors que vous avez un paysage extrêmement vivant, vraiment fourni et varié notamment au travers des CDN, Scènes nationales et des cinq Théâtres nationaux. Mais ce monde est toujours au bord de l’asphyxie. Que faisons-nous de cela ? La seule chose intéressante, juste et nécessaire qui a été réalisée est le prolongement des droits des intermittents, car des milliers de personnes dans des disciplines diverses ont été privés de travail pendant plusieurs mois.

Emmanuel Macron se met en avant quand il s’agit de faire des annonces importantes. Faut-il y voir un signe de l’affaiblissement de la place du ministre de la Culture au profit de la présidence de la République ?

R. A. : Depuis la présidence de Nicolas Sarkozy puis durant celle de François Hollande, plusieurs personnes se sont succédées au ministère de la Culture. Pendant ce temps, nous avons assisté à une perte complète de compétence et de charisme en lien avec cette fonction. Dans cet ensemble, Frédéric Mitterrand est peut-être celui qui avait la plus juste sensibilité pour le poste. Mais ce fut un charmant promeneur.

Par ailleurs, nous verrons un jour à bien replacer Jack Lang pour ce qu’il était, ni plus ni moins ; c’est-à-dire quelqu’un qui connaissait le secteur, aimait les gens, avait du charisme vis-à-vis d’eux et était absolument passionné par l’idée de bien faire. Et qu’a fait Lang ? Il s’est entouré d’un personnel compétent parmi lequel je me flatte d’être (rires). Il a lui-même inventé beaucoup de choses mais a surtout trouvé les personnes avec qui travailler, connaissant leurs domaines, faisant équipe et entre lesquelles il y avait des échanges.

Comment expliquez-vous ce manque de “compétence et de charisme” ?

R. A. : Ce Ministère a été dévalué. Notamment parce que des hommes politiques arrivaient au pouvoir sans avoir une véritable politique culturelle. Finalement, l’idée intéressante de Mitterrand fut que la politique culturelle faisait partie de la politique tout court. Cette idée essentielle – et qui a donné de très bons résultats – n’a pas été reprise. À commencer par les socialistes eux-mêmes. Et cela s’est aggravé. Macron est quelqu’un de très intelligent et de très cultivé. Mais il a la culture des élèves de l’ENA de son époque qui sont des personnes ayant beaucoup de goût pour la lecture, l’opéra, … Cependant, lui et le petit groupe qui l’entoure n’ont jamais intégré l’idée de ce que peut être une politique culturelle, c’est-à-dire une politique qui ne soit pas d’intervention systématique de l’État, mais qui s’inscrive dans la perspective de ce qui a été fait auparavant. Car ce que nous avons mis en œuvre dans les années 80’ se situait dans le développement de toutes les idées nées au lendemain de la guerre. Il faut continuer à réfléchir à ce que peut être une politique et comment celle-ci peut s’étendre, s’enrichir, trouver de nouveaux domaines, …

Que reste-t-il aujourd’hui de cette progression ayant marqué l’histoire des politiques culturelles françaises ?

R. A. : Il reste certainement des gens très motivés ici où là. Certains sont encore à la tête de Centres dramatiques nationaux. Mais le mouvement d’ensemble semble être en hibernation. Il y a eu tout un développement partant de Jeanne Laurent, en passant par Vilar et qui a abouti en 1959 par la prise en considération de ces problèmes via la création d’un ministère des Affaires culturelles. À la suite de ce Ministère, il y a eu une longue période complètement molle avec quelques excellents ministres comme Jacques Duhamel ou Michel Guy. Arrive Mitterrand au pouvoir, persuadé, entre autre par Lang, qu’il fallait reprendre ce travail. Puis cela commence à se déliter au début du XXIe siècle. Mais il serait injuste de croire et de dire qu’il n’y a pas beaucoup de gens qui n’ont pas la nostalgie de ce mouvement à travers le pays. Cependant, nous arrivons à un moment où il faudrait trouver les moyens de faire repartir la réflexion autour de cela ; et d’abord la réflexion de la part de l’État.

Comment faire ?

R. A. : C’est le “comment faire ?” qui est un peu difficile ; car pour l’instant nous nous bornons à des interventions ponctuelles, à telle ou telle prise de position. Encore faut-il qu’il commence à y avoir un dialogue entre les gens du métier et les politiques, mais sur un autre ton que celui de l’admonestation, de la surveillance, … Ce qui a été le cas dans les dernières années. Il y a eu une gestion comptable. Il ne s’agit pas de dépenser les deniers de l’État n’importe comment, mais cela ne doit pas être l’essentiel de la gestion.

Lorsque vous étiez directeur du Théâtre et des spectacles aux côtés de Jack Lang, le budget du Ministère avait doublé. Depuis, c’est plutôt la stagnation qui est de mise. Pourquoi selon vous ?

R. A. : Cela correspond à ce que nous venons de dire. La Culture paraissait beaucoup moins importante. Ce sujet ne faisait plus partie de la chair vive de la politique. La paupérisation a repris son chemin. Si vous n’actualisez pas un budget pendant trois ou quatre ans, il s’anémie complètement. Parce que les coûts augmentent régulièrement dans le monde du spectacle.

Il y aurait donc besoin d’une politique d’investissement ?

R. A. : Il y aurait besoin de la conviction que la politique culturelle est une partie importante de la politique générale. Il y a évidemment tout le travail d’introduction des arts et du théâtre en particulier qui a été fait dans les prisons, les quartiers difficiles, … Mais c’est un travail qui a été ébauché. Du temps de Lang, nous nous sommes accrochés à l’idée que la Culture ce n’était pas l’art et qu’il fallait toujours aider la création placée au centre de la Culture. L’art c’est autre chose que la Culture. Il y a dans l’art des exigences qui sont beaucoup plus fortes et qui sont celles que nous devons le plus soutenir. La Culture est ce qui met l’art en mouvement, le fait connaître. Il y a, d’une part, les actes de création et tout ce qui les met en contact avec des milieux sociaux de plus en plus larges et de mieux en mieux informés. C’est d’ailleurs une affaire très difficile. Mais cela doit être maintenu.

Il faudrait reprendre le flambeau de la démocratisation de la Culture ?

R. A. : Tout à fait ; si la démocratisation de la Culture est ce qui permet de faire entrer l’art dans des milieux qui n’y ont pas accès. C’est pour cela qu’il existe aujourd’hui tout ce support des CDN ou Scènes nationales. Mais encore faut-il que l’État dialogue avec ces structures pour leur maintenir une mission. Il ne suffit pas de présenter une œuvre. Il convient aussi que les spectateurs puissent trouver les chemins pour y entrer, et ces chemins s’apprennent. Par exemple, l’impressionnisme s’apprend ; nous pouvons former le regard des gens à l’impressionnisme. Une politique culturelle ne peut avoir que deux jambes. Elle doit favoriser en même temps l’existence d’instruments de création et de compréhension. À mon avis, ce qui s’est perdu, c’est une atmosphère rendant cette dynamique à la fois légitime et effervescente.

Une atmosphère qui animait notamment le Festival de théâtre de Nancy, auquel vous avez pris part, dès le milieu des années 60’. Quel y était votre rôle ?

R. A. : J’ai connu le Festival en tant que journaliste au Nouvel Observateur. J’allais beaucoup en province car les critiques, en général, ne s’y déplaçaient pas. Là, j’y ai fait la rencontre de Lang. J’ai, au bout de quelque temps, été fortement mêlé au Festival ; d’abord comme interlocuteur, puis comme conseiller. Enfin, je suis entré au conseil d’administration. J’ai accompagné Lang dans les années difficiles qui ont marqué la fin de cette aventure. Quand il est devenu ministre, il cherchait des gens compétents en telle ou telle matière. Il a notamment trouvé Maurice Fleuret pour la musique, Jean Gattégno pour le livre et moi-même pour le théâtre. Pendant le mandat de Lang, ses directeurs se réunissaient une fois par semaine, pendant quasiment un après-midi. Chacun voyait ce que les autres faisaient. Il y avait une sorte d’unité de volonté qui, je le crois, a aujourd’hui disparu.

Qu’avez-vous conservé de l’expérience de Nancy lorsque vous travailliez aux côtés de Jack Lang ?

R. A. : L’expérience de Nancy me montrait qu’il y avait en province des militants culturels de tout premier ordre. J’ai retenu la possibilité d’unir la création à une sorte d’esprit festif dans la population. Le Festival était très ouvert à son public ; un public jeune, insolent, prêt à recevoir toutes les innovations. J’y ai vu la possibilité d’ouvrir les théâtres et les spectacles à la vie politique – et à la vie tout court. Puis, Lang a été débordé sur sa gauche au fur et à mesure qu’il s’approchait de la gauche institutionnelle. Pour ma part, j’ai ensuite été professeur à l’Université de Caen. Quand Lang m’a proposé de rejoindre le Ministère, j’ai accepté car je connaissais très bien le milieu. Je savais qu’elles étaient les frustrations des personnes et j’avais une idée générale d’un certain nombre de réformes à mener.

Vous arrive-t-il aujourd’hui d’être consulté par le pouvoir en place ?

R. A. : Pas du tout, et c’est significatif de ce que nous nous sommes dits précédemment. La dernière personne que j’ai vue du ministère de la Culture était Frédéric Mitterrand. Il savait qui j’étais et m’a invité, avec d’autres, à un déjeuner lorsqu’il a été introduit, pour montrer qu’il était ouvert. Ensuite, François Hollande est arrivé et alors plus le moindre signe, pas un coup de téléphone. Je peux dire que j’ai été “exoté” de ce Ministère. Au début, j’ai été un peu interloqué et je dirais bien vexé. Or, lorsque j’étais en fonction, j’ai toujours essayé de voir mes prédécesseurs, ceux qui avaient travaillé soit avec Duhamel, soit avec Malraux, … Mais là rien du tout. J’ai désormais cessé d’accorder de l’importance à cette situation, au moment où je me dirige tranquillement vers mes quatre-vingt-dix ans. Ce qui achève par les temps qui courent de vous faire regarder de travers.