Folia : L’énergie des rencontres

Enthousiaste, dans sa définition première qui veut dire le “transport divin” ou “inspiré par les dieux”, voici le sentiment que nous procure le spectacle Folia chorégraphié par Mourad Merzouki, où l’harmonie visuelle et l’énergie grandissante des danseurs, chanteurs et musiciens sur scène nous entraînent dans un tourbillon jusqu’au vertige. Les tableaux s’enchaînent et le rythme s’accélère. Nous sommes totalement captivés, nourris, ivres, par le mouvement, la virtuosité et la magie des images.

Folia

Folia, Pôle en Scènes 2019 – Photo © Gilles Aguilar

Mourad Merzouki, directeur du CCN de Créteil et du Val-de-Marne et créateur de la Compagnie Käfig, aime rapprocher des mondes qui paraissent éloignés les uns des autres. Comme cette rencontre inattendue entre deux univers, celui de la danse hip hop, contemporaine et classique et le répertoire de la musique baroque. Créé en 2018 comme spectacle d’ouverture du Festival des Nuits de Fourvière à Lyon, le spectacle a été présenté au 13e Art à Paris en décembre 2019. Douze danseurs à Paris et dix-sept à Lyon évoluent sur une musique baroque revisitée par Franck-Emmanuel Comte pour l’Ensemble musical lyonnais du Concert de l’Hostel Dieu. “Un voyage de l’Italie du Sud vers le Nouveau monde, du répertoire baroque vers les musiques électroniques.” Clavecin, violon, violoncelle et théorbe sont présents sur scène. Deux violons interprètent Sento in seno d’Antonio Vivaldi, chanté par la soprano Heather Newhouse.

Scénographie & chorégraphie

Dans la démarche de création de Mourad Merzouki, l’idée scénographique déclenche l’acte chorégraphique. “À chaque fois que je crée un spectacle, j’ai besoin que le scénographe soit présent dès le commencement pour comprendre l’environnement et l’espace dans lequel je veux évoluer. Ceci est lié à mes origines circaciennes où nous apprenons à travailler avec des objets et du matériel. Un plateau nu me bloque. Mais dès que j’ai un objet, je tourne autour. Il va influencer le corps et l’espace et je le sais dès le départ.”

Folia est une production avec un plateau important, composée de danseurs, musiciens, chanteurs. Le budget ne permettait pas une scénographie ambitieuse. Comment proposer un univers au spectateur, le faire voyager malgré le peu d’éléments sur scène ? C’est le défi de Benjamin Lebreton, scénographe, qui a déjà collaboré sur plusieurs spectacles avec Mourad Merzouki. “Tout part d’une page blanche où nous posons les contraintes et les thèmes. Puis nous nous mettons à rêver, dessiner et construire des univers. Les dessins sont les points de départ pour construire des tableaux. Mourad explique et je dessine.”

Pour Folia, la première contrainte était la présence des musiciens baroques sur scène. “Je ne pouvais pas les déplacer et, par moment, il fallait les faire oublier”, dit Mourad Merzouki. Un tulle crée deux espaces, séparant celui des musiciens, mais réussit à faire cohabiter l’intérieur et l’extérieur avec l’apparition d’une quinzaine de lustres. Le tulle est peint, ce qui procure une impression de trois dimensions, le regard est projeté vers le lointain. Benjamin Lebreton ajoute : “Nous avions pensé au départ y faire des projections, des images du monde partant de quelque chose de poétique et s’éloignant vers une catastrophe. Un univers naïf que nous avons très vite abandonné”.

Le thème tournait autour des questions d’environnement, de la vision du monde et des planètes : “Placer les danseurs dans une vaste échelle et en même temps aborder l’échelle microscopique a été possible à partir de la peinture du tulle qui s’est révélée être en même temps une peinture baroque et le ciel de la NASA. J’avais en tête le tableau La balançoire de Watteau. La peinture baroque a été une piste d’inspiration qui a induit la manière de construire et de peindre”.

Les lunes, sphères, la Terre

L’univers de Folia c’est le rapport de l’homme et de l’univers. Les danseurs représentent une société d’individus dans une galaxie, d’où ce premier dessin de Benjamin Lebreton représentant une lune, une sphère qui se promène et devient l’immense robe de la cantatrice. Ce dessin représente le point de départ des différents tableaux. Puis l’image des constellations est venue nourrir les échanges.

Deux lunes ou deux lanternes traversent le plateau, tournent sur elles-mêmes, font apparaître chanteuse et musiciens, deviennent le lieu d’apparition, de disparition et de la révélation. Les danseurs s’en emparent, montent dessus. Le vocabulaire de la forme simple de la sphère se décline, il est poussé à la limite de son utilisation. Des grandes, des petites, celles qui rebondissent, celles sur lesquelles on monte, celle qui se transforme en grandes robes, des ballons repeints que les danseurs exploitent, s’envoient, sur lesquels ils rebondissent. “J’ai cherché à travailler avec ces accessoires qui sont des boules, des terres, des sphères et donnent une dimension galactique. C’est à l’intérieur de cet espace que je fais évoluer les danseurs, comme s’il représentait le monde d’aujourd’hui. Ces deux grands objets donnent des possibilités d’entrée et de sortie comme des coulisses, je peux cacher ou faire apparaître les artistes de manière singulière, sans qu’on soit obligé de sortir à cour et à jardin”, dit Mourad Merzouki. “La scène du début, où tous les corps sortent de la boule, est une naissance. J’ai aimé travailler cette scène. L’objet est à l’origine d’un niveau de lecture.”

Les deux sphères sont des fermes métalliques composées de tubes cintrés avec guide pour le tissu et posées sur roulettes. Éclairées de l’intérieur, elles créent des images d’une grande poésie.

Les planètes se matérialisaient. Il y a une nécessité d’accessoires. Il faut toujours arriver à trouver comment l’objet scénique peut interférer avec le danseur et comment on peut faire pour avoir une cohérence avec tous les objets, nos envies de jeu, des images. Si l’élément scénique ne trouve pas une relation avec les danseurs il n’a pas lieu d’être”, précise Benjamin Lebreton. Le rond se décline, les danseurs jouent avec de gros ballons jusqu’à ce que l’un des ballons représentant la Terre éclate. Le tapis de danse devient un sol mobile rond, un radeau gonflable où la troupe se réfugie, où une danseuse s’agrippe. Un derviche tourneur fait tomber la neige dans un long mouvement de rotation…

 

La suite de cet article dans le N°230 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro