Le Maillon à Strasbourg : Le théâtre contemporain européen se surpasse

Nous sommes dans le nouveau quartier d’affaires de Strasbourg, à quelques pas du Parlement européen, à côté du Parc des expositions du Wacken destiné à accueillir la Foire européenne. Un volume sobre en béton noir avec de larges ouvertures, implanté dans l’axe de la rue principale qui mène au centre-ville intrigue. Le nouveau Théâtre Le Maillon, inauguré en novembre 2019, ne présente pourtant pas les éléments reconnaissables d’un édifice théâtral. C’est une approche de cette architecture où l’édifice se dessine à partir de l’outil, dans une exploration des nouvelles formes du théâtre contemporain exigeant une grande flexibilité.

parvis

Le parvis et son entrée publique – Photo © Charly Broyez

Histoire d’un théâtre nomade

L’origine du Théâtre remonte à 1978, implanté sous le nom de Centre culturel du Maillon, dans le nouveau quartier de Hautepierre. En 1999, le Théâtre déménage dans le quartier du Wacken et s’installe dans un des hangars du Parc des expositions, contraint de monter et de démonter la scène de 18 m x 20 m et les gradins d’une jauge de 600 places pour laisser la place à la Foire européenne de Strasbourg. Malgré la lourdeur du dispositif scénique et l’absence d’une petite salle, l’équipe et le public restaient attachés à leur lieu. Cet état précaire a aussi été un moteur de création et d’expérimentation des formes nouvelles, d’invention de lieux, qui a inscrit La Maillon dans l’univers européen du théâtre contemporain.

Néanmoins, le bâtiment était devenu vétuste. Il était temps de construire un nouveau théâtre tout en gardant l’esprit de l’ancien. La contrainte évoquée souvent par l’équipe était que le char du spectacle Il Combattimentode Romeo Castellucci devait pouvoir rentrer sur le plateau. Le Cabinet Aubry & Guiguet établit la programmation de la construction et un concours est lancé avec cinq candidats : Rudy Ricciotti, Studio Milou, Lipsky+Rollet architectes, Dominique Coulon & associés et LAN architecture. C’est ce dernier, LAN architecture (Local Architecture Network), avec Changement à Vue pour la scénographie, qui a été désigné maître d’œuvre. La Ville a porté le projet avec la participation de l’État et de la Région Grand-Est.

Le Maillon est un théâtre de ville qui fonctionne comme une Scène nationale, résolument contemporain et européen dans un territoire frontalier, un lieu de croisement des publics, des langues et des langages scéniques. Les spectacles sont d’ailleurs sous-titrés en allemand. Davantage tourné vers un théâtre visuel et des formes hybrides, le lieu accueille des artistes étrangers et émergents. Le projet “Moving Borders”, qui interroge la notion des frontières, en est un exemple. Thème qu’on peut d’ailleurs retrouver dans son architecture.

Déjouer les limites

Nous avions commencé par travailler sur une forme qui suivait celle de la parcelle mais nous avons très vite compris que, dans ce quartier en mutation, nous devions d’abord réfléchir sur le plan fonctionnel du Théâtre puis dessiner la parcelle autour de l’édifice. C’est ainsi que, même si l’esprit du projet était présent dès le début, la forme a évolué depuis les premiers croquis et la Ville a été suffisamment intelligente pour faire un travail à quatre mains entre urbanisme et architecture”, commence Umberto Napolitano, architecte.

Le projet redéfinit la notion des limites et met ainsi en exergue la frontière entre le théâtre et la ville, le public et les artistes, une salle à une autre, le spectacle et l’art. Cette transcription spatiale se traduit par la logique d’une fabrique où la flexibilité devient le maître mot. “Le projet a été pensé avec cette envie de sortir du schéma du théâtre traditionnel, de sortir de la limite infranchissable.” C’est ainsi que sous le titre  “Ceci n’est pas un théâtre”, les architectes ont voulu interroger la notion du lieu théâtral. Déjà dans le choix de ne dessiner qu’une seule façade – il n’y a pas de façade principale – puis dans la pensée d’un dispositif qui obéit à une logique urbaine où les rues définissent les îlots. Le volume abrite deux rues perpendiculaires qui donnent sur un patio et les espaces modulaires rendent possible différentes configurations. Deux cours se trouvent à l’avant et à l’arrière du bâtiment : la cour logistique a aussi ambition de devenir plus tard un espace public avec gradin extérieur. “Nous avons fait un cercle et installé des gradins en béton autour. Lorsque le quartier sera construit, une dynamique s’installera et cet espace sera utilisé.” La cour intérieure de 800 m2 est un espace tampon entre la Ville et le Théâtre qui peut  potentiellement devenir un espace scénique ou un espace d’exposition et d’installation à ciel ouvert avec des possibilités d’accroches et des boîtiers électriques. “Un théâtre extérieur mais dans un cadre tenu, protégé du vent.”

Barbara Engelhardt, directrice du Maillon, constate : “L’architecte a exploré la notion et la définition du théâtre contemporain. Nous ne sommes pas dans une idée conventionnelle de théâtre et aujourd’hui, pour pouvoir répondre au projet d’art contemporain, il faut être flexible dans l’espace”.

 

La suite de cet article dans le N°230 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro