L’intelligence artificielle en art

Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

Devenue un phénomène sociétal, l’intelligence artificielle est souvent utilisée à des fins médiatiques spectaculaires et peu appropriées. Si l’un des rôles des artistes est de poser un regard singulier sur les événements sociaux-techniques qui agitent notre époque, alors ceux qui se situent au croisement des arts et des sciences sont certainement au bon endroit pour participer à la création d’œuvres pertinentes et fascinantes en phase avec le monde dans lequel nous vivons. Contre le mythe des algorithmes “peintres” et pour la vraie création : panorama des avancées de la recherche en art et des nouveaux croisements entre intelligence artificielle et pratiques artistiques.

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Predictive Art Bot – Photo © Nicolas Maigret

N. B. : Pour des raisons pratiques, il est entendu que nous parlerons d’“intelligence artificielle” alors qu’il faudrait en réalité parler de “systèmes d’apprentissage”, “d’agents informatiques avancés” ou “d’automation algorithmique”.

À l’origine des nombreux débats scientifiques, philosophiques et sémantiques qui émergent dans notre société depuis quelques années, l’intelligence artificielle (IA) reste un domaine mal compris, mal connu et surtout mal appréhendé. Victime de sa vulgarisation (il n’existe pas “d’intelligence” artificielle à proprement parler), le sujet, très vaste, est à la fois matière à engouement et vecteur d’angoisse (ou de moquerie, parfois bien compréhensible au vu de la manière dont il est traité). À l’occasion d’un reportage sur l’exposition mêlant art et intelligence artificielle, AI: More than Human, qui a eu lieu au Barbican Center à Londres en 2019, on a pu lire par exemple dans le journal britannique The Guardian qu’“en la matière on a pu voir des fourmis dotées de plus de conscience de soi(1). Bien sûr, l’arrivée des techniques scientifiques et de la recherche de pointe dans le domaine de la création artistique pose de nombreuses questions, mais cette réaction prouve surtout que l’auteur de l’article n’a pas pris le temps de saisir la totalité des enjeux compris dans le fait que les artistes aussi s’emparent de ces technologies complexes. Que ce soit à des fins ludiques et/ou critiques, relevant de l’exploitation d’un imaginaire collectif ou en utilisant des données scientifiques dans un but artistique, le regard des artistes sur la question est essentiel. À la fois sujet et objet de la recherche en art, l’IA (et ses mythes) ne peut que se trouver grandie par l’intérêt des créatifs à se l’approprier. Idem pour la pratique artistique qui, au contact de la science, s’ouvre à des questions philosophiques majeures, tout en inventant de nouvelles esthétiques, en créant du jamais vu et du jamais vécu. De nombreux événements valorisent d’ailleurs cette mixité, comme on a pu le voir encore une fois cette année à EXPERIMENTA(2), la Biennale Arts Sciences qui se tenait à Grenoble du 11 au 21 février 2020, ou encore du 26 au 27 février dernier, à l’occasion du Forum Vertigo qui avait pour thème “AI et création artistique”, proposé à Paris par l’Ircam(3). Deux rendez-vous qui mettaient à l’honneur les relations arts/sciences et présentaient des œuvres où s’exprimaient les préoccupations les plus contemporaines en matière de croisements “intelligence artificielle et pratiques artistiques”.

L’intelligence en question

Abandonnons l’idée d’une IA humanisée, capable de sentiments et d’émotions. Il n’y a que dans les romans et les films de science-fiction que cela existe. Dans ce domaine, les chercheurs sont quasiment tous formels : ce n’est pas près d’arriver. L’intelligence est un concept vaste (et pas seulement humain) qui prend en compte les souvenirs, la capacité à s’adapter à un contexte, le temps de réaction à un événement, le sens de l’initiative, le sens de l’histoire, … Toutes choses que ne possèdent pas les technologies de l’IA, du moins pas naturellement. Il est également rare et difficile de se tenir informé avec exactitude dans ce domaine qui comprend de nombreux sous-domaines. Même face à des chercheurs et des “spécialistes”, il faut toujours supposer qu’ils ne savent pas tout sur le domaine concerné. Plus important encore, si quelqu’un dit qu’il en sait “beaucoup” sur l’IA, il faut toujours supposer qu’il ne connaît en réalité qu’une petite partie de la discipline dans son ensemble. Car il y a les disciplines et les technologies, ce qui n’est pas exactement la même chose. Pour simplifier, signalons qu’on peut séparer l’IA en deux camps distincts : l’IA basse et l’IA haute. L’IA basse est celle qui se contente de scanner des radios de poumons gauches par exemple et de détecter, grâce à l’apprentissage machine (machine learning), des tumeurs malignes. De son côté, l’IA haute va détecter et analyser des intrusions dans un réseau ou un système et prendre des décisions de manière plus ou moins “indépendante” pour y remédier, puis faire un rapport aux responsables tout en apprenant de cet événement, un peu comme nous apprenons des moments qui rythment notre existence. Gardons cependant à l’esprit qu’aussi “autonome” qu’elle soit, l’IA n’est que le fruit de l’ingéniosité humaine. Une IA n’est qu’un programme créé par un programmeur humain. Avantage : elle nous est loyale. Inconvénient : l’IA n’est jamais neutre. Deux notions qui intéressent d’ailleurs bien des artistes qui s’emparent de plus en plus de ces questions pour réaliser des œuvres en phase avec notre époque, tout en continuant d’interroger le futur.

La suite de cet article dans le N°230 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro