Les Justes au Théâtre du Châtelet : un huis-clos dans le monde

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse.” C’est ainsi qu’Albert Camus s’est exprimé lors de la remise de son prix Nobel en 1957. Nous espérions trouver cette pensée dans la mise en scène des Justes d’Abd Al Malik, en octobre 2019, à l’occasion de l’ouverture du Théâtre du Châtelet. Cette pièce emblématique avait toute sa place dans le débat d’idées et de réflexion toujours actuel. Mais les interrogations ont été moins d’ordre idéologique qu’artistique.

Les Justes au Théâtre du Châtelet - Photo © Julien Mignot

Les Justes au Théâtre du Châtelet – Photo © Julien Mignot

En février 1905, à Moscou, un groupe de terroristes appartenant au parti socialiste révolutionnaire organise un attentat à la bombe contre le Grand Duc Serge Alexandrovitch, oncle du Tsar. Les débats contradictoires les agitent. Ils sont prêts à sacrifier leur vie et à tuer pour faire triompher leur juste cause. Mais jusqu’où faut-il aller ? Une confrontation idéologique s’installe entre Ivan Kaliayev, le héros idéaliste qui refuse de faire exploser la calèche avec des enfants et Stepan Deforov, le révolutionnaire sorti de prison et animé par la haine pour qui qu’importe tant que la justice est faite. Ivan est le héros tragique qui lancera la bombe et sera pendu, ne voulant pas se repentir pour être gracié.

La révolte de 1905 est celle qui a préparé la révolution de 1917. Cet attentat et les circonstances singulières qui l’ont précédée et suivie font l’objet des Justes. Les personnages ont réellement existé et Albert Camus a même voulu donner le nom réel d’Ivan Kaliayev à son héros. La pièce a été créée le 15 décembre 1949 au Théâtre Hébertot, avec Maria Casarès, Serge Reggiani et Michel Bouquet. Albert Camus retrouvait dans le théâtre la fraternité qu’il exprime dans Les Justes, cet esprit de collectivité dans le théâtre parallèle à son engagement au Parti communiste.

Les Justes d’Albert Camus, comme Les Mains Sales de Jean-Paul Sartre, est représentative des interrogations d’une époque sur la légitimité de la violence pour un idéal.

Abd Al Malik rencontre Camus

Abd Al Malik est connu comme artiste, rappeur et slameur aux paroles engagées, écrivain et réalisateur. Il publie en 2010 La Guerre des banlieues n’aura pas lieu, en 2013 L’islam au secours de la République et en 2016 Camus, l’art de la révolte. La rencontre avec l’œuvre de Camus a été décisive dans sa vie, un auteur phare qui lui a ouvert les portes de la littérature et de la poésie.

Les Justes est sa première mise en scène au théâtre. Il aborde la pièce par cette question : “On parle de révolte de nos jours mais que veut dire l’engagement politique en 2019 ? La fin justifie-t-elle les moyens ?”. Il ne veut pas parler de terrorisme actuel et préfère remettre la pièce dans un contexte historique pour raconter le récit de la décomposition progressive d’un idéal. Il appelle ainsi son spectacle une tragédie musicale en contrepoint des comédies musicales présentées dans l’histoire du Théâtre du Châtelet. “Le texte d’Albert Camus devient ici un spectacle qui associe la déclamation poétique (rap et slam) et le théâtre prolongé, soutenu par une musique instrumentale et vocale, polyphonique a capella ou accompagnée, du hip-hop, de l’électro…” La musique composée par Bilal et Wallen est présente tout au long de la pièce.

Pendant huit mois, Abd Al Malik a travaillé avec des jeunes d’Aulnay-sous-Bois en Seine-Saint-Denis. Le résultat de leurs réflexions est présent sous forme d’un chœur qui crie sa révolte du XXIe face public, mettant en écho le despotisme du Grand Duc de la pièce avec leurs préoccupations d’aujourd’hui. De temps à autre, un ange blanc passe, qui incarne l’âme russe, un fantôme qui chante en yiddish le poème d’Abd Al Malik. En ouverture, une belle image avec la neige qui tombe sur un homme en uniforme éclairé en douche déclamant le poème d’Abd Al Malik J’ai la foi. Puis l’ensemble du décor devient visible, un immeuble en coupe où l’on aperçoit au premier étage l’appartement des révolutionnaires, juxtaposant d’autres logements ou des espaces de la ville. Des images d’archives projetées sur la façade viennent compléter le dispositif scénographique. Un diaphragme cadre et recadre le décor.

La scéno, un immeuble en coupe

Amélie Kiritzé-Topor est la scénographe de la pièce. Diplômée de l’ENSATT, elle a souvent collaboré avec Omar Porras. Contactée par le Châtelet, elle rencontre Abd Al Malik pour la première fois en septembre de l’année dernière où il lui explique le projet. Il voulait maintenir la pièce en Russie de 1905 et ne pas la transposer avec les problématiques d’aujourd’hui. Amélie Kiritzé-Topor explique : “C’est par la question des personnages et de l’Histoire que nous avons abordé l’espace. Il voulait réhumaniser les personnages dans ce texte fleuve où ils sont incubateurs d’une pensée. Nous voulions surtout montrer qu’ils ne sont pas à côté de notre monde et que nous les côtoyons. Ils sont dans un espace intérieur très peu décrit, comme si Camus faisait de leur lieu, presque unique, une grande table de débat, un tube à essai avec des organismes en ébullition. Chaque personnage est porteur d’idées et le lieu est un incubateur”. Mais comment faire exister l’extérieur dans un huis-clos ? “Cet extérieur représente aussi des doutes dans les pensées, la peur, l’hésitation, des paradoxes viennent s’immiscer dans ces semblants de certitudes, un monde existe autour, secret, mystérieux et effrayant.” Les personnages assistent par la fenêtre aux repérages des lieux, aux messages codés, ils sont parmi la foule qui erre dans les rues sous la neige. “Au départ, je souhaitais juste une façade et un appartement en lévitation afin de faire glisser la Place Rouge ou le trajet du Grand Duc à l’intérieur du décor, mais le décor complexe ne fonctionnait pas scéniquement. J’ai regardé alors le trajet de la calèche du Grand Duc et les immeubles à ses abords.”

Afin de construire un espace pour des individus représentants de la pensée révolutionnaire de 1905, le choix s’est porté sur un décor réaliste avec des costumes d’époque, “un coup de poing”, une image qui devait saisir le spectateur. Les révolutionnaires sont dans un appartement qui ne leur appartient pas mais qu’ils ont squatté dans un immeuble bourgeois, près du lieu de l’assassinat. L’idée d’un bâtiment en coupe s’est ainsi imposée. On y voyait un appartement entouré d’autres lieux, à l’image d’une poupée russe, un huis-clos qui faisait partie du monde. “L’espace est un ensemble de points de vue, une tranche, une coupe dans l’espace, dans le temps, dans l’Histoire.” Avec la décision d’avoir un chœur sur la scène qui pouvait jouer les habitants, les espaces autour étaient alors habités, à l’image de La Maison des Locataires de Robert Doisneau (1962) ou l’immeuble du livre La Vie mode d’emploi de Georges Perec. Un lieu unique, un huis-clos multiple où vit l’humanité.

Pour définir cet univers, le travail de documentation et de référence a notamment commencé par le livre Avant la révolution, Saint-Pétersbourg 1890-1914 (Éditions La Martinière) qui a été une mine d’informations. Ainsi, tous les éléments décoratifs ont été prélevés dans ses images : la tapisserie, les murs en briques, le carrelage du hall qui vient de la Grande bibliothèque de Moscou, sont des références existantes. “1905 était une époque complexe et charnière. De la bougie et la lampe à pétrole nous passons à l’électricité. Les rues commencent à être pavées alors que d’autres sont encore en terre battue.”

L’appartement est situé en hauteur et arrive au niveau du premier balcon. L’espace de jeu était réduit. “J’ai alors créé des angles, travaillé sur du relief dans l’appartement. C’est ainsi que j’ai pensé à une verrière plongeante et j’ai voulu faire exister le vestibule.” Effectivement ce lieu n’existe pas dans la pièce, créé par une paroi en biais, pour un moment d’attente avant de confronter le huis-clos de l’appartement. Tout a été étudié afin qu’il n’y ait pas d’angle caché et les murs en biais, créant une fausse perspective, donnent la possibilité à l’ensemble du public de voir l’appartement en entier. Le sol est en pente pour une meilleure visibilité par le parterre. L’architecture devient complexe.

Le décor n’étant pas mobile, il fallait le faire vivre en donnant du rythme. Un jeu de diaphragme cassait le réalisme. “À la manière des bandes dessinées de Chris Ware, je souhaitais avoir des cadrages différents pour travailler de manière cinématographique sur une focale, de rouvrir et d’avoir des décadrages à l’intérieur des cadrages.” Une conduite très précise du mouvement des diaphragmes et un story board ont été une aide aussi pour la mise en scène.

La façade de l’immeuble - Document © Amélie Kiritzé-Topor

La façade de l’immeuble – Document © Amélie Kiritzé-Topor

Les étapes d’une construction

À partir des premières maquettes blanches, j’ai commencé à discuter avec l’équipe technique du Châtelet. Fin décembre, la maquette grise au 1/50e a été validée par Malik pour validation et la direction. Tout était déjà posé.” La maquette 1/20e présentée en mars devant toute l’équipe du Châtelet (60 personnes) comportait toutes les planches de matériaux et des détails. Le décor a été construit dans les ateliers du Châtelet qui, malgré un temps court (la construction n’a démarré qu’en septembre), ont réussi à finir à temps, en prévoyant les équipes nécessaires. “C’était une très bonne collaboration qui se poursuivait encore sur le plateau puisque les éléments arrivaient au fur et à mesure.”

La réflexion sur les circulations verticales et horizontales dans ce décor composé de différentes plates-formes, de nombreux demi-niveaux et la contrainte de la présence du cyclo était essentielle. “J’ai aussi demandé un décor de répétition avec les différents niveaux, essentiels pour les déplacements des acteurs et j’ai fait des plans pour un décor en échafaudage.”

Quelques contraintes de construction à cause des longues portées imposaient des règles strictes de la présence à chaque étage : deux personnes par escalier, deux sur le balcon et une dans la mansarde. La structure métallique était composée de poutres de 10 m x 10 m, sur lesquelles sont rajoutés les planchers et les CP de 5 cm. “Ce qui était un enjeu pour accrocher les cadres sur les murs. Nous avons utilisé des fils nylon dans les cornières suspendues à la corniche.” Le décor de l’appartement a été conçu pour implanter l’éclairage à l’intérieur. Deux demi taps à cour et à jardin, de 12 m et 10 m, et un taps pour la frise en guillotine ont été montés sur panneautage et un système d’enroulage afin que le rideau reste toujours lisse.

Dans la création, l’ouverture, le mélange des genres et le passage d’une discipline à une autre sont féconds mais souvent la démarche est plus séduisante que le résultat. Les bonnes idées et les approches généreuses ne suffisent pas à faire du théâtre. En absence d’une direction d’acteur et d’une pertinence de regard théâtral, le sens de la pièce disparaît.

Générique

  • Texte : Albert Camus
  • Adaptation du livret et mise en scène : Abd Al Malik
  • Assistant à la mise en scène : Jean-Christophe Mast
  • Composition musicale : Bilal, Wallen
  • Collaboration artistique : Emmanuel Demarcy-Mota
  • Scénographie : Amélie Kiritzé-Topor
  • Assistante scénographie : Léa Jézéquel
  • Costumes : Coralie Sanvoisin
  • Assistante costumes : Blandine Achard
  • Lumière / vidéo : Vincent Idez
  • Sound designer : Philippe Bouic
  • Coordinateur artistique : Fabien Coste
  • Traduction yiddish, coach de langue : Gilles Rozier
  • Distribution : Sabrina Ouazani, Clotilde Courau, Marc Zinga, Lyes Salem, Youssef Hajdi, Karidja Touré, Montassar Alaya, Matteo Falkone, Frédéric Chau, Camille Jouannest
  • Chœur : Horya Benabetn, Amira Bouter, Luiza de Figueiredo, Sarah Diop, Celia Meguerba, Moriba Bathily, Zineddine Nouioua, Nassim Qaïni, Maxime Renaudeau, Régis Nkissi
  • Musiciens : Bilal, Michael Karagozian, Didier Davidas, Christophe Pinheiro, Izo Diop, Franck Mantegari