Thomas Walgrave : Voyager au-delà des frontières

Thomas Walgrave est un homme discret et pourtant il a été un acteur principal des aventures théâtrales marquantes de ces trente dernières années. Né à Anvers, il parcourt le monde, de Lisbonne à Paris, de Genève à Rio, … Il traverse plusieurs vies, toujours dans le théâtre, et va au-delà des limites des esthétiques établies. Il remet tout simplement en question les frontières.

Thomas Walgrave – Photo © Christiane Jatahy

Le théâtre toujours présent

Les études supérieures en Histoire de l’art et d’anthropologie n’ont pas détourné Thomas Walgrave de son attirance pour le théâtre. Plongé depuis son enfance dans cet univers, il a côtoyé très tôt les plus grands artistes. Son oncle était directeur de théâtre et sa mère organisait des spectacles internationaux en Belgique, des événements qui étaient alors, dans les années 80’, très innovants. “J’avais seize ans et je m’occupais de la communication de l’organisation. Face à mon enthousiasme pour le théâtre, ma mère s’est occupée de mon instruction théâtrale en organisant un programme de pièces à voir. Par exemple, je suis allé voir huit présentations de Wozzeck à travers l’Europe parce qu’il était important que je me rende compte de ces versions différentes.”

Alors même s’il commence sa vie professionnelle comme anthropologue, le théâtre le rattrape très vite et il ne le quittera plus. Mais finalement, est-ce que dans la pièce  Le Présent qui déborde, mise en scène par Christiane Jatahy, ne peut-on pas trouver une approche anthropologique ?

Moving people – Photo © Studio Fabien Hammerl

En 1986, il rejoint un groupe d’amis installé dans un ancien cinéma pour faire du théâtre, Le Monty. “Nous commencions à zéro et tout était à construire. Avec une absence totale de financement, nous voulions transformer un cinéma en théâtre !” Et c’est ce qu’ils ont fait car ce lieu est devenu aujourd’hui un des espaces d’art les plus importants en Belgique. Le Monty est représentatif de ce secteur libre et autodidacte en Flandre où les protagonistes, avec leur parcours personnel, ont accompagné le grand boum artistique belge. Dans ce groupe, tout le monde s’attelait aux tâches de manière artisanale. La professionnalisation viendra plus tard. “J’ai commencé à apprendre le métier en faisant des montages et des démontages. Je ne connaissais rien à la partie technique mais j’étais fasciné par la scénographie, l’éclairage, la mise en scène.”

“Sauve qui peut”, pas mal comme titre, Collectif TG Stan – Photo © Thomas Walgrave

L’aventure du TG STAN

Quatre élèves du conservatoire dirigé par Ivo van Hove présentent leur spectacle de fin d’année au Monty. Ils constitueront plus tard le collectif TG STAN. Thomas Walgrave commence sa collaboration avec eux en travaillant sur la lumière et la scénographie. “Après trente années d’existence, le TG STAN est toujours un vrai collectif. Dès le démarrage, tout le monde participe à la création de la pièce. Je prenais part à la dramaturgie et, dans les faits, je n’ai jamais signé la scénographie du TG Stan puisque c’était impossible. Tout ceci est un processus collectif et une démarche bien particulière. Nous travaillions trois mois autour de la table jusqu’à trois jours avant le soir de la première.” La scénographie se construit autour de la table en même temps que les idées dramaturgiques. Le jeu scénique ne peut pas se concrétiser puisqu’il n’y a pas d’unification d’idées et la scène devient le lieu de la rencontre des contradictions. Les quatre opinions différentes sont présentes sur scène et la création évolue tout au long des représentations. C’est un processus continu qui exige une scénographie particulière, créée dans un temps court sous forme d’un assemblage d’objets, souvent récupérés. Elle se base sur une dramaturgie ouverte, une dramaturgie de comédiens. “En l’absence de répétitions classiques, nous nous mettons d’accord sur les circulations sur scène. Je me base sur certains principes comme les notions d’ouvert/fermé, grand/petit, les possibilités d’entrées, des lignes de tension.” Et la scénographie peut aussi changer d’une représentation à l’autre.

Thomas Walgrave continue cette démarche dans sa collaboration avec d’autres créateurs comme Anne Teresa de Keersmaeker, sa première rencontre avec une chorégraphe. “C’est une chorégraphe qui a tout dans la tête. Le processus du travail avec Anne Teresa est très différent de celui avec TG STAN, de par la nature des relations que la danse entretient avec les répétitions et la façon dont le corps mémorise les mouvements.”

Lors d’un workshop à Lisbonne en 1997, il rencontre Tiago Rodrigues qui était encore au conservatoire. “Dans une autre vie, j’étais directeur de festival !” Effectivement, en 2009, Thomas Walgrave devient directeur du Festival de théâtre la Biennale de l’Alkantara à Lisbonne. “À cette occasion, nous avons produit ses premières pièces alors que le Portugal traversait une période économique difficile. Et lorsqu’il est devenu lui-même directeur du Théâtre national, il a été notre partenaire pour les productions des pièces.” Aujourd’hui encore il collabore avec lui sur ses scénographies. “C’est quelqu’un qui m’est très cher”, insiste-t-il.

Ithaque – Photo © Victor Tonelli

Le Théâtre d’Épidaure

En 2011, pour La Folie d’Héraclès d’Euripide et en 2016, pour Lysistrata, mise en scène par Michail Marmarinos, Thomas Walgrave est le créateur lumière au Théâtre d’Épidaure. Il est alors plongé dans une prise de conscience de ce Théâtre chargé de sens et d’histoire. Il est marqué par le lieu poétique dans sa dimension primaire, l’impression du sacré qui s’y dégage et qu’il n’a ressenti nulle part ailleurs. “J’ai compris l’échelle cosmique que peut avoir le théâtre. Lorsque je regardais du dernier rang cette structure ouverte sur le ciel rempli de spectateurs, avec au-dessus les insectes et les chauves-souris et sous les pierres, les serpents et les scorpions, je comprenais comment tout ce monde participait ensemble aux trois heures du spectacle.”

Ces créations ont été l’occasion d’une réflexion et d’une interrogation sur la notion même du théâtre grec comme berceau du théâtre européen. “C’est un malentendu ! On a enlevé ce théâtre de son contexte pour le coller à la dimension européenne alors que l’énergie même est différente. Dans L’Odyssée, l’Europe n’existe pas. Le bassin Méditerranée, l’Afrique du Nord, la Perse oui, mais pas l’Europe. On se l’est approprié et on a manipulé les données pour créer la dramaturgie classique alors que le théâtre grec, s’il parle d’un complexe culturel, est évidemment davantage celui de l’Orient plutôt que de l’Europe.”

Nouvelle relation au public

Inclure le public à l’intérieur de la fiction est une approche qu’il retrouve dans ses collaborations avec Christiane Jatahy. La question de l’action du public est toujours posée mais c’est une notion qui est différente de mettre le public dans un état participatif. “Nous avons décidé du décor d’Ithaque quelques jours après l’aventure du Théâtre d’Épidaure. Contrairement à ma collaboration avec TG Stan où la décision scénographique était prise au dernier moment et issue d’une discussion autour de la table, avec Christiane Jatahy le point de démarrage est toujours l’espace.”

Pour la scénographie d’Ithaque, tout a commencé par une implantation en bi-frontal afin d’organiser deux espaces en parallèle, connectés ensemble sans être le même. “En référence à 1Q84 de Murakami, nous retrouvons les deux mondes d’Ulysse et de Pénélope, celui qui veut arriver et celle qui attend. L’idée dramaturgique contenue dans l’espace ne répond pas à une question formelle mais relève d’un contenu.” À la fin de la première partie, le public change de côté. Un long mouvement d’émigration est mis en route comme un processus. Avec ce voyage qu’il effectue tous les soirs,  il devient le chœur et un personnage dans la fiction. À la fin de la pièce, le rideau en lanière se lève et l’espace retrouve sa bi-frontalité. Pour Thomas Walgrave, il n’y avait pas de prétention esthétique dans le décor d’Ithaque puisqu’il était finalement assez simple avec un plancher, un rideau et quelques meubles. Par contre la construction a nécessité une réflexion technique à cause de la montée de l’eau qui envahissait le plancher.

Ce dispositif avait été inspiré par deux projets, dans le cadre du Festival Theater der Welt et le Thalia Theater de Hambourg. Le premier, Moving people, était présenté dans le port de Hambourg en juin 2017. Les spectateurs étaient installés de chaque côté d’un container dont les deux latéraux avaient été remplacés par deux écrans. “Christiane et moi, trois acteurs et des réfugiés différents chaque soir avions pris place à l’intérieur du container. L’action était filmée et projetée en direct. À la fin, les deux écrans se soulevaient et le public découvrait les spectateurs en face mais surtout ils comprenaient que le film présenté était un jeu en direct. Cette horizontalité de la conversation s’élargissait et devenait une conversation avec le public.”

Pour le second projet, Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, le bi-frontal a été de nouveau utilisé, créant un espace scénique très étroit. Dans cette représentation, cinq comédiens au lieu d’un seul incarnaient le rôle du “client” et le “dealer” était joué par un réfugié différent chaque soir installé dans le public.

“Moving people a donné la structure scénographique d’Ithaque mais sa dramaturgie a été à l’origine de Le présent qui déborde.” Ithaque est utilisé comme une fiction visitée par la réalité. “On navigue entre les phrases.” Au contraire, Le présent qui déborde prend le contexte documentaire et réel avec un film où le texte de L’Odyssée d’Homère est toujours présent. La fiction rencontre la réalité. C’est le parcours des Ulysse réels et contemporains à travers les témoignages des exilés. Ici, la scène n’existe pas sur le plateau. Le lieu scénique est constitué de deux espaces, celui de l’écran et celui du public. Les acteurs sur l’écran interpellent la salle et se retrouvent parmi le public. Les frontières sont abolies ou sont ailleurs.

Aujourd’hui, le partenariat avec Christiane Jatahy reste l’axe principal de Thomas Walgrave. “Parmi tous les artistes que je connais, c’est elle qui incarne au mieux le post brechtien. Le quatrième mur est tombé, on n’a plus besoin de le casser. Nous ne nous posons plus la question ‘que fait-on maintenant ?’, mais plutôt ‘que fait-on maintenant avec cette nouvelle donnée ?’.”