L’Espace André Malraux à Chambéry

La dernière Maison de la Culture, l’Espace André Malraux, a été construite à Chambéry. Elle a créé l’événement à son inauguration, significative par son échelle, son rapport urbain, son architecture mais aussi comme l’achèvement du rêve d’un homme et la fin d’une utopie. Trente-trois ans après, une rénovation s’imposait. Le lieu délaissé depuis des années se réveille. Il fait peau neuve par des interventions ciblées et intelligentes et redevient un vrai outil pour public, artistes et techniciens. Retour avec Xavier Fabre, Marie-Pia Bureau et Philippe Lacroix sur le nouveau projet.

La grande salle et son décor acoustique – Photo © Patrice Morel

La construction des Maisons de la Culture représentait la matérialisation de la politique d’André Malraux basée sur la concrétisation de l’idéal de la démocratisation culturelle. Ces “cathédrales de l’avenir” ont aussi été à l’origine d’un mode de collaboration entre État, collectivités locales, associations locales et artistes, ainsi qu’un renforcement et une extension de la décentralisation dramatique. La mise en place des premières Maisons de la Culture apparaissait comme l’un des moyens pour l’État d’accompagner l’urbanisation et l’industrialisation par un maillage de territoire. Elles abritaient les formes de la culture sous tous leurs aspects, ce qui excluait toute spécialisation. Si à l’origine la présence de la salle de théâtre n’était pas obligatoire, très vite, il est devenu évident qu’un complexe culturel devait s’organiser autour de deux salles de spectacle. La polyvalence s’appliquait aux formes d’activités et se traduisait dans l’architecture. Le programme figé et le cahier des charges déterminé, c’est un même modèle qui devait être multiplié. Sur quatre-vingts Maisons de la Culture, seules douze ont été construites. La conception, l’utilisation et le coût de fonctionnement au détriment de la création mirent un terme, avec le temps, à ce rêve ambitieux.

La dernière Maison de la Culture

L’Espace André Malraux à Chambéry n’a été inauguré qu’en 1987, alors que Chambéry avait été inscrite sur la liste en priorité par son maire Pierre Dumas en 1964. La Ville a dû attendre 1977 pour qu’une décision concrète de construction soit prise de lancer un projet architectural. L’hésitation à propos du site d’implantation du bâtiment retarda la décision des choix du projet et du maître d’œuvre. En 1982, un concours est lancé et le projet de Mario Botta, à l’époque un jeune architecte tessinois en pleine ascension, a été choisi, associé à Igor Hilbert (Betecs) pour la scénographie. Le projet avancera pendant des années à un rythme tantôt accéléré, tantôt ralenti – il y aura même des arrêts – réglé sur les changements politiques successifs de la municipalité.

L’Espace Malraux représentait un enjeu urbain puisque le quartier de Chambéry-le-Bas se retrouvait en bordure de la ville historique, marqué par des vestiges du passé, avec notamment, la présence de la caserne Curial construite au début du XIXe siècle et témoignage austère de l’époque napoléonienne. Ce projet faisait partie d’une opération d’aménagement mixte – logements et équipement culturel – dessiné par Henri Ciriani. Ce qui devait être le pivot d’une requalification de ce quartier n’a jamais été achevé.

Les données du concours situaient le Théâtre dans une position stratégique, entre l’édifice existant et les constructions à venir. Le projet de Botta réalisa avec pertinence cette articulation. Le Théâtre s’inscrit dans une enveloppe indépendante du contexte et est relié au Carré Curial par une galerie vitrée. Dans la plupart des projets de Botta, le thème de l’articulation se transforme en un rituel de passage et cette galerie vitrée qui sépare le nouveau bâtiment de l’ancien laisse découvrir chacun des deux édifices. En basculant autour de ce point de tangence, le Théâtre suit l’inflexion de la rue et s’aligne dans l’axe du terrain. Il se pose ainsi sur un axe oblique qui concorde avec l’ordre urbain existant, plutôt que de s’aligner sur la composition du Carré Curial. L’escalier extérieur, lancé à l’équerre, stabilise la composition et donne une limite à la place créée entre le Théâtre, le Carré Curial et l’ancienne gendarmerie. Deux volumes, ceux de la cage de scène et de l’arrière ordinairement cachés et considérés comme la façade ingrate, disproportionnés par nature, sont ici affichés au grand jour. Afin de leur rendre une échelle, Botta a joué sur une composition de faille et d’échancrure. Tel un château fort, ces volumes ont une présence au niveau de la ville, donnant au bâtiment l’échelle d’un monument. L’entrée du Théâtre, intégrée dans l’aile Est du Carré Curial, et le volume cylindrique disposé à l’arrière, sont ainsi cachés.

Le temps de la rénovation

Un bilan s’impose. Le bâtiment bénéficiait d’un concept programmatique large, mais il n’avait pas eu l’occasion de jouer un véritable rôle culturel jusqu’à ce qu’il devienne Scène nationale. Il était en bon état mais fatigué, les réseaux et les techniques scéniques n’étaient plus aux normes et dépassés. L’espace scénique nécessitait une vraie transformation. Après trente années de fonctionnement, il était temps de repenser et d’améliorer les espaces. Suite à un appel d’offres avec constitution d’équipe, note de méthodologie et chiffrage, l’équipe de Fabre & Speller, associée à Thierry Guignard pour la scénographie, a été choisie pour la maîtrise d’œuvre. Deux années de travaux ont été nécessaires pendant lesquelles Marie-Pia Bureau, directrice de l’Espace Malraux, a exploré un projet “en Nomadie” sur le territoire. Cette expérimentation a permis des rencontres avec un nouveau public. Elle a créé une grande dynamique qui s’est prolongée après la réouverture.

Pour Xavier Fabre, cette belle architecture avait la particularité d’avoir une salle avec une jauge importante et un très grand plateau de 17 m x 28 m avec des locaux autour bien pensés, un grand dégagement, des espaces pour l’administration dans le Curial et une organisation très rationnelle. Le projet de rénovation devait intervenir sur trois éléments : l’accueil du public, celui des artistes et la modernisation de l’espace scénique. “Nous avons complété cet outil qui avait été imaginé pour une Maison de la Culture associant les arts plastiques, le cinéma et le théâtre. Finalement, c’est un théâtre qui se dote d’un foyer et d’un accueil plus renforcé.” Il n’y a eu que peu de modifications dans l’aspect architectural, sauf pour agrandir le hall et créer de nouvelles réserves. La façade a été nettoyée, les pierres cassées ont été changées et quelques menuiseries reprises. Les 900 m2 de toiture et son isolation, ainsi que l’étanchéité des verrières, ont été refaits.

 

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