Un directeur technique très à cheval

Le grand chapiteau : 22 m de haut, 40 m de diamètre, 1 300 places – Photo © Gabriel Guenot

Zingaro, le théâtre équestre inventé par Bartabas, en tournée pour son dernier spectacle Ex Anima, a fait étape aux Nuits de Fourvière. Un chapiteau de 40 m accueillant 1 300 personnes, une quarantaine de chevaux, une équipe de trente personnes en exploitation, quinze jours de montage, le projet est d’ampleur, bien qu’habituel pour cette compagnie qui sillonne le monde depuis près de trente-cinq ans. Le pilotage de ce défi technique est assuré par Hervé Vincent, directeur technique de la Compagnie. Un “bordel notoire” comme il le désigne, balayant du regard ce vaste campement de plus de 25 000 m2, installé dans le Parc de Parilly, en banlieue lyonnaise. Carrure imposante, look de biker sans concession, il partage avec plaisir sa passion pour cet univers unique.

Tu es revenu à la direction technique de Zingaro depuis peu, c’est une addiction ?

Hervé Vincent : Je me suis intéressé aux chapiteaux au tout début des années 90’. À cette époque-là, il n’y avait que très peu de gens qui tournaient en chapiteau théâtre : les Footsbarn, Plume, Archaos, Zingaro, … Puis les choses se sont structurées. J’ai participé à la création du Centre international du théâtre itinérant. Je suis arrivé à Zingaro en 2002, sur Loungta, pour y rester jusqu’en 2011 où j’ai fait une interruption pour l’Opéra de Nancy. Je n’avais pas prévu de repartir dans les chapiteaux, c’était très confortable l’opéra et c’était un beau challenge de me dire “est-ce que je sais le faire”… J’y suis resté six ans mais j’ai été tenté par le fait de revenir mettre les pieds dans le “chap”. Attiré par une espèce de liberté, un état d’esprit, même si c’est plus contraignant ; à l’opéra tu n’as pas à t’occuper de la chasse d’eau qui ne marche pas. Ici, à ce poste, je fais de la direction technique, de la régie générale, du petit bricolage, c’est une charge multiple. C’est un gros vélo, une grosse machine, donc il faut tout le temps pédaler, pour avancer. Si tu ne pédales pas, tu tombes.

C’est aussi important d’être lié à un metteur en scène. Dans ma vie professionnelle, j’ai rencontré deux metteurs en scène absolument superbes et l’un s’appelle François Tanguy du Théâtre du Radeau, un monsieur qui m’a énormément appris. Et puis je travaille avec Bartabas parce qu’il pose des défis tout le temps, dans la précision qu’il demande. Il y a toujours quelque chose à inventer, il arrive avec la question à laquelle tu ne t’attendais pas, la demande à laquelle tu ne peux pas répondre parce que ce n’est pas la chose qui était prévue. C’est quelqu’un qui a le chic pour te prendre à contre-pied. Tu es dans ta garde à gauche et hop, il a changé de côté. Cela demande de toujours faire fonctionner tes méninges dans un sens de production, de créativité, d’économie, parce qu’on est dans des économies difficiles, parce que c’est une grosse machine qui est largement autonome dans son fonctionnement, c’est lourd. Les chevaux ne vont pas à l’hôtel, ne prennent pas de vacances. Pour Bartabas aussi c’est une discipline de fer.

Comment s’organisent les créations de Bartabas ?

H. V. : Ça se passe généralement au Fort d’Aubervilliers, la maison mère, l’endroit où on a notre Théâtre en dur, un type L, de 650 places. On a le CTS pour les tournées et on a aussi un type L qui est à l’Académie équestre de Versailles. À Aubervilliers, on y fait les créations et on y joue généralement tous les hivers. Pas cette année puisqu’on a fini la tournée à Toulon le 25 décembre. Je suis parti de chez moi depuis le 13 mars, la maison ne s’arrête jamais.

C’est la saisonnalité de la compagnie, vous rentrez vous “mettre au chaud” l’hiver ?

H. V. : Là-bas aussi on vit dehors, on vit en caravane l’hiver … Ce n’est pas un vrai Théâtre… C’est un paradoxe parce que c’est une grosse machine, mais en fin de compte on travaille avec très peu de gens, comme une petite compagnie. Ici en exploitation, l’équipe technique comprend une jeune assistante et quatre techniciens : son, lumière et deux plateau, un à chaque porte.

Pour l’installation, je fais venir une partie de mon équipe qui ne fait que le montage et le démontage, toujours les mêmes. Ils font autre chose le reste de l’année mais ils se doivent, aux dates que je leur donne, d’être avec nous, c’est une espèce de contrat moral, “topé au cul du camion”. Cela se perd de plus en plus cet état esprit, c’est pour ça que je dis que je deviens un vieux con… un peu vieux pour faire ce métier-là.

Combien de temps durent les créations ?

H. V. : On attaque la scénographie, selon l’ampleur, une bonne année avant ; l’expression de l’idée, le travail, le temps de chiffrer et pour Bartabas de se construire ses images. Les répétitions au plateau durent quatre à cinq mois. C’est généralement tout l’hiver, cela dépend si on a vendu des dates ou pas. On essaye de finir un spectacle et d’en recommencer un.

On fait la première à Aubervilliers, et dès qu’on l’a créée on réinvente une scénographie pour le chapiteau : on voit ce qui est réutilisable, on reconstruit des choses, ou alors on anticipe, on adapte des éléments de scénographie pour Aubervilliers, qu’on a construit pour qu’ils aillent sous chapiteau. Parce que généralement on démonte à Aubervilliers (le scénique, la lumière) et on part en tournée dans la foulée. On s’accorde juste une petite période d’adaptation du décor sous le chapiteau, dans la première ville qui nous accueille.

Tout cela est lié au processus de création, au mécanisme de production. Je dois donc évaluer techniquement dès le départ si cela pourra s’intégrer sous le chapiteau ou pas, et tenir compte des contraintes liées aux chevaux.

On reste dans des scénographies contraintes par la piste…

H. V. : On est dans le cercle ! Mais je t’invite à voir tous les spectacles de Zingaro, à chaque fois les inventions qui ont pu être faites autour du cercle. Bartabas l’a exploité encore et encore, jusqu’à une scénographie où on a mis le public au milieu, sur une tournette de 16 m, dans Darshan. Sur Calacas, il y avait une piste pour les chevaux en bas et des chevaux en haut, derrière le public, qui galopaient sur une piste installée sur la dernière portion du gradin. Pour avoir suffisamment de hauteur, on a dû relever les murs, on est passé de 5 m à 7 m : les entourages, les mâts, les poteaux de tour, tout a été rehaussé en même temps. On a changé aussi la toile de toit puisque les contraintes de charge ne sont plus les mêmes. C’est presque un nouveau chapiteau.

 

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