Les heures creuses – Ou l’art de l’abstraction dans la création sonore

Les heures creuses de Dominique Petitgand est une installation sonore pour théâtre vide. Depuis plus de vingt-cinq ans, l’auteur, comme il aime à se définir, propose des voyages sonores composés de morceaux de musique, de sons hors contexte, de bouts de phrases incomplètes entrecoupés de silences déstabilisants, tout en jouant sur les rapports de distance et le caractère propre à un lieu. Cette fois-ci, il pose ses valises sonores au T2G, le Théâtre de Gennevilliers, et surtout la grande salle dans son entier, ses allées, ses gradins et la verticalité béante de ses cintres où le public est invité à déambuler dans la cavité enveloppante et nue d’une machine résonante totale.

Les heures creuses de Dominique Petitgand – Photo © Madeleine Decaux

“Lors ça…alors ça commence et on a p… peur…”

Une voix d’enfant diffusée dans une petite enceinte dans le gradin telle un cyborg cyclopéen nous plonge dans cette nouvelle œuvre de Dominique Petitgand qui nous invite à déambuler seul dans la grande salle vide du Théâtre de Gennevilliers, au cœur du bâtiment année 30’, réinvesti par Pascal Rambert dans les années 70’, pour devenir un des premiers Centres dramatiques nationaux en 1983. Même pour un professionnel du spectacle et d’autant plus pour un public lambda, il est toujours étrange et fascinant de découvrir une salle de théâtre totalement vide, avec son plateau au plancher nu de tout élément scénographique, de tout interprète prêt à nous entraîner dans un ailleurs. Pas de lumière tamisée, de servante ou de contre-jour, tout est baigné dans la lumière blafarde des fluos plafonnés au-dessus des gradins et de l’immense cage de scène. Cette dernière est une des plus grandes de France et il est très vite tentant de s’allonger au milieu du plateau pour perdre son regard dans la forêt immense des perches vides de toute machine. Seules quatre enceintes L-Acoustics MTD115 pendent en douche au milieu des quatre murs de la scène. De ses hauteurs vertigineuses tombent en cascades des flux sonores, parfois des sons d’eau tels un bruit blanc, des vents ou des musiques, créant ainsi une masse sonore qui apparaît et disparaît de façon erratique.

Respiration… “et heu… oh j’étais mal…

Les voix de différentes personnes, entrecoupées de silences parfois assourdissants, continuent à s’interpeller entre les trois petits haut-parleurs, trois MSP5 Yamaha sur pied dont l’un est au milieu de la scène, les deux autres dans les gradins. Quand on s’assoit à côté de l’un d’entre eux, cela donne l’impression que quelqu’un parle à côté de nous, tout proche, alors que les sons sur scène dessinent un fond sonore, un plan lointain.

Aucune histoire en particulier ne semble se construire et pourtant on est curieux de découvrir la suite. On se laisse emporter tout en s’amusant de la présence d’autres personnes du public qui semblent être des sortes d’acteurs de ce tableau sonore. Peter Brook disait : “Je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène. Quelqu’un traverse cet espace vide pendant que quelqu’un d’autre l’observe, et c’est suffisant pour que l’acte théâtral soit amorcé”. Cette incarnation fait partie du jeu même si l’auteur ne voit pas cela comme du théâtre mais comme une performance artistique.

Pas de durée déterminée pour cette performance mais on comprend au bout de quarante-cinq min qu’on est revenu au début. On redécouvre alors l’objet sous un autre angle alors qu’on se déplace dans cet espace éthéré.

Alors ce qu’on réentend devient constitutif de notre propre mémoire et induit autant d’histoires pour chaque personne, autant de fictions possibles comme aime à le dire Dominique Petitgand qui décrit ses œuvres comme des récits et paysages mentaux. À travers ses pièces sonores, il propose une histoire en creux, en devenir.

Peux-tu nous parler de cette nouvelle œuvre, comment s’inscrit-elle dans ton parcours ?

Dominique Petitgand : L’année dernière, le T2G et la Galerie Édouard Manet de Gennevilliers m’ont invité à intervenir dans le Théâtre. J’ai fait plusieurs performances, différents types de présences sonores dans les espaces traversants comme les couloirs, cages d’escalier, ainsi que différentes séances d’écoute publiques et en l’occurrence Les heures creuses, qui occupe la grande salle dans sa totalité.

Depuis les années 90’, je réalise des œuvres exclusivement sonores dans le sens où le son n’est pas là pour accompagner une image, une performance. Je travaille sur des voix humaines, des bruits et des musiques intégrés dans des montages à but narratif.

Le support en lui-même de ces montages sonores est au cœur de mon questionnement et a pu prendre plusieurs formes telles que le disque, des créations pour la radio, des événements d’écoute dans toutes sortes de festivals, et puis les installations sonores qui font que j’interviens principalement dans le champs des arts plastiques.

Les heures creuses est une création basée sur cette idée d’un théâtre vide, dans le creux de toute programmation de représentation lorsqu’il ne se passe rien, qu’il n’y a personne, ni acteurs, ni public, ni techniciens. J’y construit un dispositif avec des zones d’écoute, différentes couches sonores, différents plans en jouant sur les distances, le haut et le bas, le champ diffus et le champ direct.

Ainsi, dans cet écrin qu’est la grande salle avec tout son gradin et la totalité de sa scène, je propose une pièce sonore qui n’a pas de durée définie, où le public est invité à circuler dans l’espace comme il le souhaite, ce qui induit un changement de rapport à l’œuvre même si celle-ci est cyclique et repart à nouveau au bout d’un certain temps à quelques surprises près.

Au fil des années, mon travail, qui était plus basé sur des formats d’exposition, s’est vu transformer par des formes de représentations dans des espaces changeants qui m’ont amené à travailler sur la temporalité, la spatialisation et la place de la personne qui écoute, la liberté que je lui donne dans sa déambulation. La durée est donc infinie, seulement contrainte par les horaires du lieu. Les gens sont libres d’entrer et de sortir quand ils le veulent même si on les pousse à rentrer seul pour éviter l’effet de groupe, ainsi qu’à venir sur le plateau où ils n’ont pas l’habitude d’aller.

Les sons que tu utilises viennent-ils du lieu en lui-même ?

D. P. : Non, jamais. J’ai tout un répertoire de sons, de voix et de musiques que j’amène avec moi. C’est la trame plus que la nature des sons qui est spécifique au lieu car je travaille toujours avec la même matière sonore que je redistribue en fonction du projet et de la circonstance.

 

La suite de cet article dans le N°229 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro