Un ennemi du peuple : Un bain de lumière

Créée pour la première fois en 1883 à Oslo, Un ennemi du peuple, de Henrik Ibsen, est remise à flot au Théâtre des Célestins. Pièce époustouflante de clarté, dévoilant une vérité que personne ne veut entendre, mettant sous les projecteurs le personnage principal, le docteur Thomas Stockmann qui déclarera vers la fin de la pièce que “L’homme le plus fort du monde est aussi celui qui est le plus isolé”. Ce dernier nous dévoile au fur et à mesure les zones d’ombre du pouvoir dirigé par son frère le préfet Peter Stockmann mais aussi la trahison de la presse tenue par la petite bourgeoisie. La vérité mise en lumière. Une tragi-comédie contre la tyrannie de la majorité.

Mise en scène de Jean-François Sivadier. Mise en lumière de Philippe Berthomé et Jean-Jacques Beaudouin

Canalisation lumineuse – Photo © Jean-Louis Fernandez

La vérité mise en lumière

La représentation démarre avec une entrée des personnages à travers l’espace public, annihilant immédiatement la séparation scène/salle. Les comédiens jouent le plus souvent très proches du public, lumineux, au ras du nez-de-scène, parfois assis sur son bord ou allant et venant dans la salle restée éclairée. Il y a comme une sur-frontalité appuyée par un sur-éclairement qui vient la renforcer. Le rapport public est incisif et permanent, un contact dense et ténu entre la scène et la salle. Il y a peu de zones d’ombre, la lumière est puissante, comme un présage. L’espace illuminé est annonciateur de vérité.

Sources de lumière

Même si l’action se déroule dans plusieurs lieux, chez la famille Stockmann, au messager du peuple (bureau de presse du journal local), dans la maison du Capitaine, les bains thermaux resteront présents tout au long de la pièce en filigrane, espace principal représenté scénographiquement comme le lieu où se déroule la majeure partie de l’action. L’eau, l’or bleu de la ville, est l’enjeu dramatique de la pièce. Elle est visuellement matérialisée par des bâches plastiques transparentes et se concrétise dans un espace fusionné entre scénographie et lumière. Suspendues à des hauteurs différentes, les bâches éclairées deviennent des cascades qui se déversent sur la scène. Deux lustres constitués de poches remplies d’eau embarquent des LEDs en lumière froide et deviendront à la fin de la pièce des bombes à eau lâchées sur le sol. Elles symboliseront les pierres jetées de l’extérieur qui viendront fracasser la verrière où était venue se réfugier la famille Stockmann, laissant apparaître à chaque intrusion des faisceaux puissants et épais, douches de lumière reconnaissables par leur densité, réalisées avec plusieurs projecteurs basse tension 250 W. La Rolls-Royce du faisceau peuple toujours les parcs de matériel de nos théâtres, mais pour combien de temps encore ?

Passons ce petit moment de nostalgie, car les nouvelles technologies sont aussi utilisées avec des projecteurs asservis présents tout au long de la pièce. Deux SolaFrame 3000 de chez High End Systems développent leurs multiples capacités. “Ce sont des profilés avec moteur LED de 600 W qui envoient autant qu’un 1 200” (entendons HMI, ndlr), me glissera Philippe Berthomé. “Je m’en sers pour les effets d’eau et ponctuellement sur les lustres mais aussi pour les contre-jours, ils sont positionnés en croisés. C’est un peu l’équivalent de deux 933 mais avec la possibilité de changer l’ouverture, d’aller chercher de la teinte, de l’effet, de la position, du gobo, cela supprime pas mal de contre-jours.” L’intérêt supplémentaire de cette machine faite pour le théâtre est qu’elle n’a pas de ventilateur, ce qui la rend complètement silencieuse. Moins récent mais tout aussi singulier, un projecteur détourné de sa fonction primaire, le Versatil 800. “J’adore le Versatil. C’est un projecteur de boîte de nuit Coemar qui ne se fait plus et qui était une sorte de lampe crayon halogène en forme de fer à cheval. Il y a sept sorties avec sept lentilles sur la carcasse qui projettent sept tunnels de lumière. Je les ai achetés avant qu’ils ne disparaissent et je me suis fabriqué mon propre parc. C’est la source qui sert à la dernière image du spectacle. J’aime toutes les sources même si elles ne sont pas forcément faites pour le théâtre, j’aurai du mal à dire que je préfère une source plutôt qu’une autre.”

Douches de lumière

Des petites fontaines lumineuses ornent un gradin en fond de scène, seul espace qui restera dans la pénombre une grande partie de la pièce. Elles s’illuminent quand émerge le grand manipulateur de l’affaire, un espace bi-frontal, un espace reflet qui vient poser une symétrie avec la salle. L’eau fictive qui le sépare des spectateurs est un miroir où viennent se refléter les troubles de cette petite ville submergée et noyée dans un narcissisme économique et politique. La transparence est trompeuse, la vérité est fumeuse, l’or bleu devient noir pétrole, le plastique des bâches représentant l’eau n’est peut-être pas qu’un heureux hasard !

 

La suite de cet article dans le N°229 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro