L’art du nucléaire : La beauté cachée de la radioactivité

Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

Les artistes, ça ose tout. La lumière, le virtuel, les animaux, les fluides corporels, l’argent, … Tout, ou presque, peut servir de matériau de création. Y compris les matières fissibles et les déchets radioactifs pour certains apprentis sorciers. Pour d’autres, la java des bombes atomiques n’est qu’une simple source d’inspiration. Aperçu de cet “art du nucléaire” qui s’inscrit aux frontières de l’art et de la science.

A Walk in Fukushima de Eva & Franco Mattes, Biennale de Sydney – Photo DR

Ô bleu

Si un jour vous voyez le cœur d’un réacteur nucléaire, il sera vraiment trop tard… Par contre, on peut apercevoir presque sans danger les barres de combustibles usagées qui reposent dans des piscines de refroidissement en émettant une lumière bleutée. Un bleu cobalt résultant de l’effet Tcherenkov, une onde de choc lumineuse observable lorsque des particules chargées électriquement se déplacent hors du vide, plus vite que la lumière. Stéfane Perraud évoque ces reflets bleutés et la menace qu’ils représentent au travers de son installation Plus bleu que le bleu (2013). Présenté en salle noire, cet étrange aquarium d’où se détachent les rayons d’un laser couplé à un servomoteur fait partie du Cycle Isotopia. C’est une série de projets trahissant sa préoccupation pour le nucléaire : Zone Bleue, Massacre-Tritium et Rets (un ensemble d’œuvres graphiques inspirées des schémas des dalles de chargement du cœur des réacteurs).

À défaut de pénétrer dans l’enceinte des centrales, certains artistes rôdent autour de ces chaudrons atomiques. Ainsi dans le cadre du projet collectif Power in the Land qu’elle a coordonné autour de la centrale de Wyfa au Pays de Galles dont la dernière tranche a été fermée en décembre 2015, Helen Grove-White pose le problème de leur démantèlement avec une “performance photographique” aux reflets également bleutés… Le projet Case Pyhäjoki (2013), mené conjointement par des artistes comme Mari Keski-Korsu et Erich Berger sur le site d’implantation d’une centrale en Finlande, pointe également l’impact environnemental des infrastructures nucléaires au travers d’interventions et d’ateliers. La signalétique et la mémoire des lieux de stockage des déchets préoccupent Cécile Massart. Hésitant entre land art et architecture monumentale, elle cherche à développer une mise en garde artistique dont la compréhension puisse résister à l’épreuve des siècles, si ce n’est des millénaires.

Paysages atomiques

Si le nucléaire civil est synonyme de dystopie, on a oublié qu’il a été au départ perçu comme une utopie. C’est ce mélange de rêve et cauchemar nucléaire que l’artiste Gair Dunlop fait revivre dans son diptyque audio/vidéo où il met en scène des documents d’information d’époque en regard de témoignages et de prises de vue récentes de bâtiments décatis (Atom Town: life after technology, 2011). On retrouve un processus similaire, à la limite du found footage, dans le montage vidéo de Chris Oakley avec Half-Life (2009), initialement montré dans le cadre du BANG (British atomic nuclear group). Cette structure informelle aujourd’hui disparue a “abrité” également The Nightwatchman, une série d’installations “théâtralisées” par Kypros Kyprianou & Simon Hollington qui tournaient notamment en dérision les protocoles de consultation administrative sur le nucléaire.

Le rêve qui se transforme en cauchemar, c’est aussi le propos de Jürgen Nefzger au travers d’une série photos de paysages bucoliques où figurent d’insouciants pêcheurs, promeneurs ou baigneurs avec en arrière-plan la silhouette inquiétante des centrales et de leurs tours de refroidissement crachant leurs panaches de vapeur (Fluffy Clouds, 2003-2006). C’est un peu la même démarche qui anime Peter Cusack, version field recording. Il propose un voyage sonore dans les environs des centrales de Sellafield, Tchernobyl, Bradwell, Dungeness (Sounds from Dangerous Places, 2012). Étrange impression à l’écoute du souffle du vent balayant des câbles et de chants d’oiseaux mêlés aux bips des compteurs Geiger…

Le spectacle nucléaire

Pour leur vidéo-installation RadianceScape (2016), le collectif multimédia Xceed utilise les datas du site collaboratif SafeCast (http://realtime.safecast.org), plate-forme qui collecte en temps réel des informations sur le taux de radiation de différents lieux. Avec ces données, Xceed construit une sorte de graphisme animé, renforcé par des lasers pour la spatialisation et visualisation, et une bande-son ambient noise conçue à partir des détecteurs électromagnétiques de radioactivité. Ce parcours coordonné et pixellisé en forme de “road trip” radioactif a été présenté au Microwave International New Media Arts Festival de Hong Kong puis été projeté sous un dôme en full HD, le Deep Space 8K, lors de l’édition 2016 d’Ars Electronica.

Les radiations, toujours, et leurs inévitables conséquences génétiques sont au centre de Sirvertian Human – Wisdom, Impression, Sentiment (2015) d’Ai Ikeda. Un tableau qui évoque à la fois l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci et une planche anatomique des points d’acupuncture. En fait, c’est un répertoire des effets de la radioactivité sur le corps humain. Cette pièce est inséparable d’un assemblage de verres grossissants au travers desquels on peut observer des chromosomes ayant subi des modifications dues à la radioactivité… Mais la grande peur reste celle de la guerre. Outre la beauté fascinante des champignons atomiques que le bien nommé Michael Lights a sublimé sur les clichés qu’il a rassemblés dans un livre (100 Suns, Knopf Doubleday Publishing Group, 2013), c’est Clay Lipsky qui réactualise nos angoisses avec Atomic Overlook(2013-14), un travail de photomontage qui emprunte la technique de collage et de détournement des surréalistes et situationnistes. L’horreur est encore plus dérangeante puisque ce ne sont pas des militaires qu’on voit sur ces clichés apocalyptiques mais des badauds qui semblent assister aux explosions atomiques comme s’il s’agissait d’un feu d’artifice. Curieuse sensation à la vue de cette “société du spectacle nucléaire”…

 

La suite de cet article dans le N°229 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro