Aurélie Jean : “Le code est un langage puissant

Photo © Géraldine Aresteanu

Passée par les plus grandes écoles et universités, Aurélie Jean est, à trente-sept ans, une des figures les plus actives de la recherche et de l’économie du numérique, en France et aux États-Unis. Elle milite depuis plusieurs années pour une meilleure intégration des femmes dans les secteurs du développement informatique et de l’intelligence artificielle. Plus généralement, elle plaide pour une meilleure diffusion de la “culture” du code dans la société.

Vous avez effectué vos études en France en passant par Sorbonne Université, l’École normale supérieure de Cachan et l’École des mines de Paris. Vous avez ensuite rejoint le MIT (Massachusetts Institute of Technology) et travaillé aux États-Unis. Qu’est-ce qui vous a attiré vers ce pays ?

Aurélie Jean : J’ai eu la chance, grâce à des bourses sur critères universitaires, de passer quelques mois de stage à l’Université de Boulder dans le Colorado en 2004, en fin de première année de Master. Alors que je n’avais que vingt-et-un ans à l’époque de ce stage, je savais déjà que j’y retournerai après mon doctorat pour continuer ma recherche car ce pays m’attirait fortement… J’ai tellement aimé que je suis finalement restée sept ans dans les universités américaines !

La France représente-t-elle moins d’opportunités que l’Amérique du Nord concernant des secteurs porteurs comme le numérique ou l’intelligence artificielle ?

A. J. : Je ne saurai donner un avis sur l’intelligence artificielle et le numérique dans le domaine industriel. Par contre, concernant la recherche, j’ai eu des opportunités qui ne se seraient peut-être pas présentées si j’étais restée en France. J’ai pu travailler dans la médecine alors que j’avais derrière moi des études de physique, de mathématique et de mécanique numérique des matériaux. Les Américains croient fortement à l’interdisciplinarité. Aussi, le système de la recherche aux États-Unis est plus libéral qu’en France, ce qui me convient mieux. On peut encadrer des thésards plus rapidement, on obtient ses propres projets de recherche, on enseigne davantage ce que l’on souhaite enseigner et on peut candidater seul sur des financements de recherche. En France, on devrait je pense donner encore plus de liberté aux jeunes chercheurs, mais aussi davantage de responsabilités afin qu’ils puissent prendre plus de risques.

Vous êtes notamment une spécialiste du code informatique. Quels sont les domaines d’application dans lesquels vous l’utilisez actuellement ?

A. J. : Je travaille dans la modélisation numérique et, en effet, le code informatique est la dernière étape d’implémentation (ensemble des opérations permettant de définir un projet – NDLA) d’un modèle. Actuellement, je code moi-même principalement dans ma recherche et dans des scripts que je développe pour me faciliter la vie [rires].

Pour vous, le code est un langage d’avenir. Pour quelles raisons ?

A. J. : Langage d’avenir je ne sais pas, mais langage puissant certainement. Sans devenir développeur, il est important selon moi d’avoir lu et écrit du code dans sa vie pour comprendre ce que c’est, démystifier la discipline et gagner en confiance face aux outils numériques. D’un point de vue professionnel, comprendre ce que sont le code et l’algorithmique est un bon moyen de collaborer intelligemment et habilement avec les ingénieurs et scientifiques. Aujourd’hui, la technologie et l’intelligence artificielle entrent dans tous les domaines et dans toutes les entreprises, il faut faire collaborer les gens du métier d’origine de l’entreprise avec les experts de la donnée pour permettre de développer des outils plus intelligents et inclusifs.

Vous indiquez qu’il n’y a que 3 à 5 % de développeuses séniors dans le monde. Pourquoi sont-elles encore si peu nombreuses ?

A. J. : Plus précisément, il y a moins de 5 % de développeuses parmi les développeurs avec plus de dix ans d’expérience. Même si elles sont plus nombreuses à faire des études scientifiques, elles quittent le milieu scientifique et technique à un moment dans leur carrière. Je ne connais pas vraiment les raisons de ces départs, mais selon certaines études, elles n’arriveraient pas à se projeter dans ce milieu ayant peu de femmes autour d’elles. C’est un cercle vicieux qu’il faut rompre en faisant témoigner les femmes développeuses séniors pour inspirer les plus jeunes, en engageant les hommes à attirer et retenir ces talents féminins. Il convient également de communiquer davantage sur les opportunités nombreuses qui existent dans ce domaine !

Considérez-vous que le code puisse devenir un outil d’émancipation pour les femmes ?

A. J. : Pour les gens en général, pas que pour les femmes. Comprendre les fondations des outils numériques c’est comprendre comment ils fonctionnent, mais aussi appréhender leurs rôles dans cet écosystème. Pas besoin d’être un ingénieur ou un scientifique pour aider au développement d’un algorithme. Cela étant dit, j’aime parler aux jeunes filles et aux femmes, car je souhaite qu’elles saisissent les opportunités de cette vague économique et sociétale. Se former en intelligence artificielle offre la possibilité de travailler dans de nombreux domaines, d’avoir un impact à grande échelle, de bien gagner sa vie et d’être stimulée intellectuellement ! Je souhaite que les femmes s’approprient ce domaine sinon elles ne profiteront pas de ses retombées sociales et économiques. Pour prendre le sujet sous un autre angle, nous avons tous besoin de plus de femmes dans ce milieu afin que les outils développés soient plus inclusifs car ils auront été pensés par des femmes et des hommes ensemble.

Mais comment développer une “culture” du code dans la société ?

A. J. : Par l’école, dans les activités extra-scolaires, en entreprise et dans la société. Dans cette idée et pour contribuer à cet effort, mon amie Amélia Matar et moi-même avons développé un jeu de cartes tangible de questions et réponses sur l’intelligence artificielle (Boîte à Quiz IA chez Marabout). On pense sincèrement que ce jeu, destiné aux 5-100 ans, va permettre de développer la culture des gens en numérique, de casser des mythes et de réunir les générations.

Pour beaucoup, le codage est quelque chose d’abstrait. Ne faut-il pas chercher à montrer aux gens quelles peuvent être ses applications concrètes et rendre visible ce qu’il peut apporter à la société ?

A. J. : Absolument, il faut également communiquer sur ce qu’on fait avec le code, avec les algorithmes. Partir d’un exemple concret de notre quotidien pour entrer dans le sujet de fond qu’est le développement numérique de l’outil. Parler des applications et des fondations technologiques est aussi un moyen de souligner les opportunités offertes par le code. Mais aussi de comprendre les risques qui lui sont associés et d’apprendre à les éviter.

Est-ce que, selon vous, les pouvoirs publics devraient s’investir davantage dans cette promotion du code ? Comment ?

A. J. : D’une certaine manière ils le font déjà ! Depuis cette année, la France est l’un des seuls pays dans le monde à avoir un cours obligatoire et un cours optionnel de sciences informatiques dans les lycées. Il faut encore aller plus vite, plus loin et développer des visions et des collaborations avec des gens du terrain, du milieu éducatif et du milieu technologique et scientifique. Je pense à Claude Térosier, ingénieure de formation, qui a créé Magic Makers pour former les enfants au code informatique et les adolescents à l’IA. Je pense également à Amélia Matar qui a créé COLORI éducation, une méthode d’apprentissage du code et de l’algorithmique sans écran d’ordinateur pour les 3-5 ans.

À l’inverse, l’utilisation que font de nos données certains acteurs du numérique pose question. Ce secteur doit-il être davantage régulé ?

A. J. : Je pense que la régulation est nécessaire. Cela étant dit, elle doit être bien faite de façon à protéger les personnes sans freiner l’innovation à impact positif. En particulier, il est nécessaire que ces textes soient pensés par une étroite collaboration entre législateurs, parlementaires et experts de l’intelligence artificielle. Sans cela, nous risquons de créer des vides technologiques (à l’image des vides juridiques) dans les textes ou de freiner inutilement les innovations technologiques.

Cette régulation doit-elle passer par une plus grande appropriation des outils numériques par les populations ?

A. J. : Oui. Je regrette que les textes de lois entourant l’usage des données ne mentionnent que les droits des utilisateurs mais pas leurs devoirs. Inclure les devoirs c’est faire en sorte que les utilisateurs comprennent les outils et puissent devenir proactifs dans leurs usages. Les entreprises de la Tech auront alors le devoir d’expliquer encore et toujours, de manière pédagogique, les tenants et les aboutissants technologiques.

Dans ce but, ne faudrait-il pas que les citoyens utilisent davantage des logiciels ou des technologies libres et créent avec ces derniers leurs propres outils ?

A. J. : Je suis une grande fan des outils libres mais les gens et les sociétés doivent être libres de développer des outils non open source. La solution n’est pas aussi simple que de ne disposer que des logiciels libres. Il faut faire en sorte que les gens aient le choix d’utiliser un outil. Aujourd’hui, on utilise des outils sans se poser les bonnes questions sur leur fonctionnement et sur ce que l’entreprise fait de nos données. Pour atteindre cette liberté, il faut comprendre les mécanismes de ces technologies. Je crois en l’éducation de tous pour gagner en liberté.

Pourquoi avoir accepté de devenir marraine de la première promotion de l’École IA Microsoft à Issy-les-Moulineaux ?

A. J. : Quand mon ami Thomas Kerjean, travaillant à l’époque chez Microsoft, m’a demandé, j’ai tout de suite dis oui ! J’ai adoré l’idée et la vision derrière cette école (former tous les métiers aux métiers de l’intelligence artificielle). Je soutiens également depuis longtemps l’École Simplon (l’École IA Microsoft a été développée avec l’entreprise sociale et solidaire de formation au numérique Simplon – NDLA) de mon ami Frédéric Bardeau, c’était donc pour moi une évidence. J’allais être marraine de la première promotion de l’École d’IA de Microsoft-Simplon !

Est-ce que des géants du numérique comme Microsoft, que beaucoup accusent de concentrer trop de données ou de brevets, peuvent véritablement contribuer à rendre les citoyens plus autonomes face aux enjeux du numérique ?

A. J. : J’y crois, mais ils doivent faire un effort dans l’explication, l’éducation et la transparence. Microsoft contribue déjà à cet effort par exemple. Il faut que toutes les entreprises le fassent, les outils gagneront également en qualité, car les utilisateurs deviendront des sortes de collaborateurs de ces entreprises.

Vous parlez “d’innovation à impact positif”. Estimez-vous par exemple que le numérique peut jouer un rôle déterminant dans la lutte contre le changement climatique ?

A. J. : Sans aller vers un solutionnisme numérique systématique, je crois que les technologies numériques peuvent permettre de résoudre de nombreux problèmes à fort impact et de grande complexité. Le changement climatique en fait bien évidemment partie. Que ce soit dans les systèmes de mesure intelligents pour évaluer l’empreinte carbone en temps réel des individus, des entreprises ou des États, pour développer des technologies numériques à faible consommation énergétique ou encore pour innover durablement par des inventions qui luttent contre la production de gaz à effets de serre. Tout est possible, il faut se donner les moyens d’agir.

Pourriez-vous nous donner un ou deux exemples concrets ?

A. J. : Quand j’étais à Bloomberg, je me souviens avoir découvert une mesure d’impact écologique que l’entreprise avait développée. Cette mesure, calculée à partir de l’analyse de quantités de données parfois énormes, permettait de connaître la consommation d’eau en temps quasi réel, et sur une zone géographique précise, d’une entreprise cotée. L’idée est simple : les investisseurs veulent connaître l’engagement écologique des entreprises dans lesquelles ils placent de l’argent. Une entreprise qui ne ferait rien pour l’écologie est une entreprise qui mettrait sa réputation en danger. On peut argumenter sur les motivations des investisseurs à regarder ce genre de métriques, mais je pense que leurs comportements sont une bonne chose pour l’écologie.

Comment encourager les acteurs économiques à investir davantage dans ce champ d’une innovation vertueuse et socialement utile ?

A. J. : En leur disant qu’ils doivent se responsabiliser face à leur industrie et face à leurs clients. Leur dire aussi que leur réputation est en jeu ! Selon moi, l’écologie et la diversité en entreprise sont deux combats similaires car sans ces engagements une entreprise vit un peu dans l’ancien monde. Elle transmet une mauvaise image d’elle-même. On peut débattre sur les motivations des entreprises à faire le bien pour la société. Mais une chose est certaine, une fois que ce bien s’installera, la boucle vertueuse s’enclenchera car tout le monde dans l’entreprise comprendra le pourquoi de telles actions.

 

Aurélie Jean, touche-à-tout du numérique

Aurélie Jean navigue depuis plus de dix ans entre les sciences numériques, l’ingénierie, la médecine, l’éducation, l’économie ou encore la finance. Elle a étudié à la Sorbonne Université, à l’École normale supérieure de Cachan et à l’École des mines de Paris. Elle a ensuite passé neuf ans aux États-Unis dans des institutions telles que le Massachusetts Institute of Technology ou Bloomberg. Aurélie Jean vit et travaille aujourd’hui entre les États-Unis et la France où elle dirige In Silico Veritas, une agence de conseil et de développement analytique et numérique. Elle collabore désormais à des structures et projets aussi variés que les cabinets d’études et de conseil en stratégie Boston Consulting Group et Altermind ou le Frontier Development Lab de la NASA. Elle enseigne l’algorithmique à l’université (principalement au MIT) et conduit des recherches sur les algorithmes de prédiction et leurs comportements. Également chroniqueuse, elle écrit dans le magazine Le Point et pour Elle International sur des sujets scientifiques et technologiques. Aurélie Jean est également “collaborateur extérieur” pour le ministère de l’Éducation nationale.