Festival Scopitone à Nantes : L’art numérique concret de Ryoichi Kurokawa

Habitué de Scopitone, Festival nantais des cultures électroniques et des arts numériques, l’artiste japonais Ryoichi Kurokawa propose cette année une performance scénique avec un mélange détonant dont il a le secret, entre images 3D, sons électroniques en quadriphonie et lumières stroboscopiques, à travers une exploration d’un univers fantastique basé sur des images de nature et de constructions artificielles à l’abandon, scannées au laser puis reconstruites. Toujours à l’affût de nouvelles solutions technologiques pour faire naître les visions de son esprit, il illustre parfaitement toute la force créative des arts numériques dont le potentiel paraît sans limite.

Still from Subassemblies – Photo © Ryoichi Kurokawa

Scopitone, au delà d’être un jukebox associant l’image et le son, signifie “regarder” et “tonalité”, ce qui correspond très bien à ce Festival qui mêle intelligemment live de DJs électro sur lesquels le public danse toute la soirée, performances sur scène d’artistes mélangeant créations sonores et visuelles, et exposition d’œuvres d’art numériques toutes plus étonnantes les unes que les autres. Il était logique de voir le DJ Étienne de Crécy, initiateur de ces grands shows où il y a autant à voir qu’à entendre, ouvrir cette fête de la transe atlantique.

De plus, cette année, pour sa 18e édition, le Festival, autrefois dispersé dans différents lieux nantais, se voit regroupé dans cet endroit incroyable qu’est le MiN, ancien Marché d’intérêt national, ici recyclé en maison de l’imaginaire numérique peut-être, composé d’anciens hangars de bétons éparpillés sur un vaste terrain à la frontière entre les docks de Nantes et le terminal ferroviaire de marchandises, avec tout le charme de ces paysages post-industriels, de ces no man’s land que la nature commence à réinvestir.

L’équipe de Stereolux avec Cédric Huchet, à l’initiative de ce Festival, propose ici une expérience totale qui va bien au-delà d’un simple divertissement, où le défoulement par la danse au son des beats électro se mêle à l’émotion profonde de ces œuvres d’art tellement modernes.

Cédric Huchet : Le Festival a voulu tirer parti de ce site unique pour favoriser le croisement des artistes et des publics qui peuvent ainsi déambuler d’expositions en performances, d’ateliers famille en spectacles jeune public, de tables rondes en masterclass. Autant de propositions gratuites pour la très grande majorité d’entre elles. Ce sont ainsi 34 000 visiteurs, dont 2 396 scolaires, qui ont parcouru les allées de l’ancien MiN de Nantes au fil de l’événement.

Quand on arrive sur le site, accueilli par les géants de lumière, le Fantastic Planet de Amanda Parer qui place déjà le débat au cœur de la question écologique, on peut choisir entre un concert électro ou le Pavillon des marées qui concentre toutes les œuvres exposées. On y croise dès l’entrée, sous la voûte de la cathédrale de béton, un poisson rouge pilotant par ses mouvement aléatoires un petit chariot transportant son bocal (Machina 2 Fish V2 de Dardex), puis ce champ d’herbes folles aux mouvements synchronisés en direct par un anémomètre situé dans le Minnesota (tele-present wind de David Bowen). Toutes les œuvres et ces dix-huit artistes présentés démontrent, s’il en est besoin, que les arts numériques sont d’une grande richesse, à croire qu’ils sont l’équivalent de l’arrivée du parlant dans le cinéma : pas quelque chose de mieux, mais une autre forme d’expression de l’art qui repousse ses limites.

Cela marque une vraie volonté du Festival de mélanger les disciplines pour offrir aux festivaliers des prestations hybrides et surprenantes. “Certaines sont à la lisière de plusieurs formes ou disciplines, elles se situent entre la performance, le spectacle, le live électronique”, indique Cédric Huchet. Cela est caractéristique des œuvres de Ryoichi Kurokawa, dont les précédentes ont été présentées sous forme d’expositions. Il revient cette année avec une performance alliant vidéo 3D, son surround 4.1 et lumière, présentée juste à côté dans la halle à marée, petite salle de concert dédiée aux performances.

Ryoichi Kurokawa est un artiste japonais dont la démarche englobe une large gamme de disciplines contemporaines : installations sonores immersives, live audiovisuels, œuvres holographiques. Depuis plus d’une décennie, Kurokawa présente son travail au cours d’expositions individuelles ou collectives, dans de nombreux musées et galeries du monde entier.

Projet Subassemblies

Cédric Huchet : La présence de Ryoichi Kurokawa avec la performance Subassemblies (co-production Scopitone) signait le retour attendu de cet artiste sur scène. Habitué du Festival et accompagné depuis quelques années par Stereolux, le Japonais s’était consacré ces dernières années à des installations comme node 5:5 ou Unfold, surprenante rencontre art/science avec le CEA Saclay, laissant libre court à une majestueuse interprétation de l’artiste, des données et observations scientifiques sur la naissance des étoiles.

Dans ses inspirations et créations artistiques, Ryiochi Kurokawa révèle un intérêt à confondre et fusionner le réel et le virtuel. Manipulant le code comme une palette infinie de création artistique, nombres de ses travaux consistent à défragmenter, recomposer, agréger des éléments visuels provenant de sources réelles (naturelles, organiques).

On se plaît à imaginer que ces dispositifs illustrent des phénomènes naturels, des lois physiques, concrètes et tangibles, à l’opposé d’un algorithme au comportement prévu et contrôlé. De cette opposition et fusion simultanées se dégage une poésie fascinante, quasi familière, qui relèverait presque du vivant.

Ryoichi Kurokawa compte parmi les quelques noms qui marquent de leurs sillons l’histoire des arts numériques.

Data clouds, nuages de points

De nouvelles théories dites de l’esprit plat affirment que l’esprit n’est pas aussi complexe qu’on voudrait bien le croire, qu’il n’y aurait pas de subconscient, de moi et de surmoi. Par contre, l’esprit humain aurait une capacité de mémorisation équivalente à celle d’Internet et serait extrêmement rapide. C’est là que se situe l’intelligence. De fait, nous sommes capables d’analyser notre environnement quatre fois par seconde pour gérer nos centres d’intérêt. Un artiste comme Ryoichi Kurokawa illustre bien ce nouveau paradigme de par la stimulation extrême à laquelle il expose son public auquel il cherche à faire vivre une expérience, à se raconter sa propre histoire.

Pendant 40 min, l’artiste développe en live un univers fantastique ancré dans la réalité. La première séquence est comme un survol d’une forêt vue en image thermique ou inversée, une contemplation de la nature par une sorte de “Kami”, un esprit de la nature au Japon, culture dont est imprégné l’artiste, capable de traverser tous les éléments, tel un neutrino à travers la matière. De loin, ce qui apparaît comme étant des arbres devient des points, des datas. Le regard traverse la matière, la scanne totalement, l’image est saccadée, les couleurs changent au rythme des sursauts du son. Tout est complètement synchronisé. C’est brutal mais pas violent, pas de volonté de nuire mais de faire entendre et voir l’énergie électrostatique, magnétique ou nucléaire qui lie tous les éléments.

Le mouvement perpétuel suit une ligne rouge, comme un laser, et une matrice, une grille se dessine ; l’analyse est complète et tous les points s’écroulent en passant à travers le crible. La deuxième séquence suit la même logique dans les ruines de bâtiments, de constructions humaines, transformés en nuages de points. Cela n’est pas sans rappeler ces images poétiques de ruines envahies par la nature du photographe Henk Van Rensbergen.

Dans une logique dialectique, la dernière séquence voit naître des mondes hybrides où les deux univers se mélangent pour n’en faire qu’un dans un maelstrom de datas accumulées et remodelées dans un claquement sonore intense. Autant l’image est bouleversée en permanence par des flashs et des noirs complets, autant le son explore tout le spectre de l’aigu au grave et tout l’espace grâce à la quadriphonie dans une apocalypse sonore, le silence aussi.

 

La suite de cet article dans le N°228 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro