Nassib El-Husseini : “Mes racines sont une porte ouverte sur l’universel

Photo © Olivier Tétreault

Nassib El-Husseini est l’actuel directeur général de la compagnie de cirque montréalaise Les 7 Doigts de la main. Ce Canado-Libanais a suivi un parcours riche et atypique qui l’a conduit de la recherche en sciences politiques au spectacle vivant en passant par la coopération internationale. Autant d’expériences qui l’ont mené à porter un regard ouvert sur l’autre.

Vous avez récemment été institué Chevalier de l’Ordre de Montréal qui distingue les personnes ayant contribué au rayonnement de la Ville, notamment à l’étranger. Que représente pour vous cette distinction ?

Nassib El-Husseini : Je ne cours pas après les distinctions, mais je dois avouer que cela m’est bien agréable. Comme tout déraciné, que cela vienne de la part de la Ville où je suis enraciné depuis près de trente ans, cela réchauffe. Cela montre que la greffe a bien pris.

Vous avez grandi au Liban et vivez au Canada depuis 1986. Quels liens gardez-vous avec votre pays d’origine ?

N. E.-H. : Des liens vraiment forts et viscéraux. Ma grand-mère a toujours dit : “Ceux qui nient leurs racines sont sans racines”. Et en arabe, c’est une insulte terrible. Puis il y a les liens de sang. Toute ma famille, au premier degré, est au Liban. Mais tout cela s’inscrit dans un contexte incontournable : le fait que je me sois moi-même déclaré citoyen du monde à treize ans. Donc, me concernant, nous parlons d’un citoyen du monde et non d’un patriote étroit. C’est l’universel qui compte pour moi. Mes racines sont une porte ouverte sur l’universel.

Vous avez consacré une thèse de sciences politiques à la vision de l’Occident dans l’imaginaire arabe. Est-ce que ce travail a été orienté par votre propre trajectoire de vie et les questionnements qu’elle a suscités chez vous ?

N. E.-H. : Sans doute. Mais c’était surtout une rencontre avec un être, Thierry Hentsch, mon directeur de thèse, désormais décédé. C’était un Suisse qui a connu le monde arabe au travers de son engagement à la Croix Rouge. Il est devenu Montréalais, professeur à l’Université du Québec. Ce fut un être exceptionnel qui a rédigé des livres qui mériteraient d’être beaucoup plus lus à travers le monde, comme Raconter et mourirou La Mer, la limite. Il a écrit avant moi L’Orient imaginaire. Mon travail était le miroir du sien. C’est lui qui a eu cette volonté de ne pas répondre à l’orientalisme par l’occidentalisme, cette volonté d’étudier le regard jeté sur l’autre plutôt que de décrire l’autre comme un objet. C’est lui qui a commencé ce jeu de regard sur soi et cette introspection dans sa pensée occidentale, à travers l’étude du regard jeté. Ce serait trop de m’attribuer le mérite d’avoir suscité un tel exercice.

Quel regard sur l’autre ce travail universitaire et cette rencontre avec Thierry Hentsch vous a permis de projeter ?

N. E.-H. : Il y a un lien direct avec mes treize ans lorsque je me suis déclaré penseur libre et citoyen du monde. Parce que cela amène l’humilité du chercheur à relativiser, à “respecter l’autre comme étant nul autre que soi-même”, comme je l’ai écrit en ouverture de mon livre. Je suis quelqu’un qui pense qu’on est un tout et cette façon respectueuse de se dévoiler un peu plus sur soi-même en étudiant le regard que l’on jette sur l’autre, je le crois, surtout par les temps qui courent. Mais il s’agit de choses lointaines dans ma mémoire, car je suis supposé être un traître qui a abandonné son travail et tous ses collègues qui traitent intellectuellement de discours et de réflexions, pour m’évader avec un cirque.

Comment êtes-vous passé des sciences politiques et des relations internationales à la direction d’une des plus grandes compagnies de cirque au niveau international, sans même avoir d’expérience particulière dans le secteur du spectacle ?

N. E.-H. : Lorsqu’Isabelle Chassé, actuelle directrice artistique des 7 Doigts, avait onze ans, son frère Thierry était mon étudiant. C’est comme cela que je l’ai connue. Elle grandissait en disant : “Un jour tu vas nous aider pour créer quelque chose qui a du sens et qui touche le vécu”. Mais cela était un mot d’enfant. Puis elle est devenue adulte et cela a coïncidé avec un moment de réflexion où je me demandais quoi faire de la seconde moitié de ma vie. Je jetais un regard en arrière en me disant que j’avais toujours été proche des artistes et que mes amis en étaient. J’ai organisé des levées de fonds pour des causes humanitaires avec des artistes. Ils ont toujours été mes compagnons de route.

J’ai “checké” un courriel, et le premier que j’ai ouvert était celui de Thierry et Isabelle qui me disaient : “Tu nous as fait une promesse alors livre-nous la marchandise”. J’ai dit oui. Et je suis tombé amoureux de cette tribu, une tribu des temps actuels.

En quoi consiste votre rôle au sein de la compagnie ?

N. E.-H. : C’est le rôle de capitaine d’un bateau dans lequel il y a plusieurs têtes fortes et talentueuses. Je dois m’atteler avant tout à bâtir le consensus. Bâtisseur de consensus et fournisseur en prise de décisions, voilà ce que je suis.

Vous avez aussi travaillé dans le secteur de la coopération internationale. Ce type d’expérience vous a-t-il servi plus tard dans l’organisation de projets internationaux ou de tournées à l’étranger avec Les 7 Doigts de la main ?

N. E.-H. : Cela fait partie de qui je suis, de la construction de soi. Il y a des moments inoubliables de solidarité, de fragilité. Mais aussi d’impuissance face à l’ampleur des dégâts que l’humain laisse derrière lui mais également de la beauté du monde. Il demeure aussi un sentiment de traîtrise de ma part, un peu comme pour l’académique. Sors de cet entretien l’idée que je suis un traître ! Je ne suis pas un traître à mes racines ni à ma société d’accueil, ni à mes idéaux, mais je suis un traître à l’académique et à la coopération internationale, car je les ai délaissés.

Toutefois, vous avez pu acquérir dans ces expériences des compétences transposables dans votre rôle de directeur de compagnie de cirque.

N. E.-H. : Oui. Créer l’opportunité là où il n’y en a pas, braver l’interdiction, voler contre le vent, aller sans expertise et s’en créer une, établir des contacts, oser, se discipliner, aller à la rencontre de l’autre, … Ces expériences inoubliables forgent une confiance en soi inébranlable tout en nous forçant à reconnaître notre incroyable fragilité.

Passager, le dernier spectacle de la compagnie, prend le prétexte du voyage en train pour parler de la rencontre avec l’autre. Est-ce que ce thème fait écho avec votre propre parcours, mais aussi avec votre travail de politiste ?

N. E.-H. : Que ce soit ce spectacle ou Traces, oui… Je dirais “qui se ressemble s’assemble”. Nous déteignons aussi l’un sur l’autre, on est intimement reliés depuis dix-sept ans. Nous avons joué une ultime version de Passageravant qu’il ne parte en tournée. Nous l’avons joué pour un congrès de la diaspora libanaise. Nous avions remplacé les images en arrière-fond par des images en noir et blanc d’un train d’exilés de la Première Guerre mondiale. Pour cela, mon implication a été directe. Mais le spectacle émane à 100 % de la metteuse en scène Shana Carroll. C’est son œuvre à elle. Dans le spectacle Traces, nous parlons de la fin du monde et de la volonté de jeunes gens d’en rebâtir un autre. Il y a un moment qui critique les essais nucléaires français à Mururoa. Nous sommes allés le jouer à La Seyne-sur-Mer, près de la base militaire de Toulon. Je me souviens être intervenu pour dire qu’il ne fallait pas arriver comme des cow-boys américains et qu’il fallait ajouter une critique d’Hiroshima. Nous sommes donc arrivés en France avec une référence à la destruction du monde par les deux forces et non pas par une des deux.

Que pense l’homme forgé par différentes cultures que vous êtes du succès que peut rencontrer encore aujourd’hui le mythe du choc des civilisations orientales et occidentales ?

N. E.-H. : On crée des mythes de ce que l’on veut comme l’on crée des religions de ce que l’on veut. Moi je suis dans l’universel. Je trouve cela rétrograde de mettre en avant autre chose. Nous sommes dans un moment où nous devrions être conscients que toutes les solutions à nos problèmes globaux sont globales plutôt que de mettre l’accent sur cette opposition-là. Bien que dans le détail on vit des choses différentes, il y a et il y a eu des guerres, des croisades, … Parler de choc des civilisations sans parler de la manipulation que l’on peut opérer des différences plutôt que de définir le focus sur ce qui nous unit est pour moi une trahison contre tout espoir de reconstruction d’un bien commun.

Avec le spectacle Réversible, vous avez été la première compagnie de cirque à jouer au Bataclan, en mars 2017, après la réouverture du lieu. Interpréter ce spectacle dans cette salle a-t-il été compliqué pour les artistes ?

N. E.-H. : J’étais dans le quartier lorsque l’attentat a eu lieu. J’avais sauté dans un taxi pour me rendre à un repas dans un autre secteur de Paris. J’ai connu la guerre et j’ai été blessé par balle étant enfant. Mais je me souviens, dans cette nuit blanche qu’on a tous passé à Paris, que je me demandais : “Mais qu’est-ce qu’il se passe dans le monde ?”. Après cela, à Montréal, nous avons organisé des prises de parole sur la place des arts et je me souviens avoir dit que notre façon d’agir était d’aller jouer au Bataclan. Mais c’était très compliqué d’aller jouer là-bas. Aussi bien techniquement, financièrement, qu’émotionnellement… On a joué durant plusieurs semaines. On était les premiers à s’installer pour une durée aussi longue. C’était un peu pour dire que cet endroit devait vivre. Ma joie c’était durant la dernière, où des enfants sont venus voir le show. Nous avions des amis intimes qui n’acceptaient pas d’entrer dans la salle. C’était trop dur. À la fin, en voyant des familles voir le show, je me suis dit que c’était une victoire.

En 2018, la compagnie a ouvert son propre centre de création et de production. Qu’est-ce que cela a changé dans le processus créatif des 7 Doigts de la main ?

N. E.-H. : Cela a changé beaucoup de choses. On l’appelle “le toit” car avant nous n’avions pas de maison. On peut accueillir d’autres personnes maintenant, on peut travailler avec les jeunes, les aider à démarrer. C’est un lieu pour expérimenter, faire de la recherche, de la médiation, sortir de nouvelles idées. Cela amène surtout une synergie entre créateurs, techniciens et gestionnaires. Cela permet de se parler et d’être sur place ensemble pour s’inspirer l’un de l’autre.

Montréal est souvent présentée comme la capitale internationale du cirque. Y-a-t-il un environnement favorable au développement de cette discipline dans cette ville ?

N. E.-H. : Je dirais qu’il y a un environnement favorable au développement de toutes les disciplines, dans tous les secteurs de la vie. Pour la simple raison de la chaleur humaine et de l’accueil incroyable qu’il y a au Québec. Montréal est une ville universitaire, jeune, la citoyenneté du monde s’y vit très bien. Des artistes et des créateurs qui ont peu de moyens pour démarrer peuvent avoir une qualité de vie raisonnable au départ. Lorsque j’étais professeur, j’avais des étudiants français qui me disaient qu’ils vivaient dans des appartements plus vastes que ceux de leurs parents à la retraite. Il y a de la place, ça respire. Au Québec, des moyens gouvernementaux sont alloués à la protection de la langue française… Il y a également un ministère de la Culture. Aux États-Unis, il n’y en a pas. Il y a quelque chose qui vient de la France aussi. Cette idée que la culture est un bien public, un service public et qu’il y a des outils pour la soutenir.

Le Cirque du Soleil, compagnie également originaire de Montréal, vient de fêter ses trente-cinq ans. Sa volonté de s’orienter avec un immense succès public vers un cirque de divertissement est-il pour vous un exemple ou un repoussoir ?

N. E.-H. : Il y a entre la France et le Québec quelque chose de différent. Nous avons plus de soutien pour exister qu’au Canada anglais, mais moins qu’en France, ce qui nous condamne à “performer” dans le sens du développement des affaires. Nous sommes condamnés à l’exportation.

Pour revenir au Cirque du Soleil, nous l’avons quitté pour faire autre chose. À la base, tous les “doigts” étaient au Cirque du Soleil. Isabelle, lorsqu’elle m’a contacté, c’était pour créer autre chose. Le Cirque du Soleil a aidé Les 7 Doigts au départ. Nous sommes conscients que pour stabiliser nos équipes, il nous faut un écosystème où notre ADN est sauvegardé, avec des spectacles signature, de la médiation, de la recherche et développement. Pour cela, on a mis sur pied une fondation. L’aide gouvernementale disponible au Canada et au Québec, ainsi que le public mondial ne seront jamais suffisants pour six directeurs artistiques qui veulent créer.

Est-ce qu’il est difficile de trouver un équilibre entre la volonté de faire rêver le public tout en suscitant chez lui une réflexion ?

N. E.-H. : C’est notre défi. Cela nous sourit depuis dix-sept ans, je ne vois pas pourquoi cela ne continuerait pas. Au début Les Doigts me disaient : “On a fait ça pour l’indépendance, on ne fera pas de commande, de lancement d’une marque”. La solution était de le faire seulement si cela nous ressemble et pas avec n’importe qui. Nous avons refusé des choses. Que ce soit en France ou aux États-Unis. Par contre, on nous a critiqués pour avoir fait le tableau d’ouverture des jeux de Sotchi et d’appuyer le leadership russe. Où jouerions-nous si nous n’allions pas rencontrer le public ? Nous sommes universels. L’idée est d’amener la beauté tout en ne se reniant pas.

Les organisateurs peuvent avoir tendance à utiliser les Jeux Olympiques pour montrer une face positive de leur pays.

N. E.-H. : C’est une bonne question et elle est légitime. Mais dans ce cas-là, je n’ai pas senti cette contribution comme étant une propagande pour quiconque. Je ne pense pas que nous refuserions cette proposition si elle devait se représenter. Nous ne nous sommes pas sentis instrumentalisés. Et nous avons des amitiés en Russie qui sont très belles. Nous y avons un spectacle qui tourne depuis quatre ans, Princesse de Cirque. C’est un sujet délicat. Des collègues jouent en Arabie Saoudite. Pas nous. Est-ce que nous devrions y aller ? Ce sont des réflexions absolument pertinentes. Quel est le rôle de l’artiste ? Je n’ai pas de réponse tranchée. Mais la propagande, c’est non. Me dénaturer, non. Rencontrer l’autre, oui. Et ne pas être paternaliste ou maternaliste vis-à-vis d’autres sociétés. À un moment, il faut se demander : “Nous jouons à Washington ou à Téhéran ?”.