L’exception ne confirme pas la règle : Phia Ménard performe Maison Mère

Contes immoraux – Partie 1 : Maison Mère – Photo © Jean-Luc Beaujault

Si les pavés avaient une mémoire, ils pourraient nous raconter bien des histoires. Par exemple celle de Steven Cohen se faisant suspendre dans Chandelier ou encore les glissades la tête la première sur le toboggan de Grande de Tsirihaka Harrivel et Vimala Pons. Dans la grande cour des Subsistances, des formes issues d’horizons très différents se sont succédées et nous ont déplacés, agrandissant le champ des possibles, absorbant les spectaculaires et les replaçant dans l’espace frontal. Ce soir, sous la verrière, un nouveau rituel se prépare. Maison Mère, la première partie de la trilogie des Contes immoraux, orchestrée et performée par Phia Ménard.

Athéna dans l’arène

Elle, assise, nous regarde du fond du plateau. Elle, masquée, héroïne gladiateur, “gladactrice” au perfecto rouge, sans manche, chaussettes de foot vertes et bas résille de super-héros. Elle, chaussée de bottes en cuir, talons hauts et bustier blanc. Elle, harnachée de brassards dorés, soutif, collier à pic et gants cloutés. Elle, coiffée d’une chevelure blonde, jupe de caoutchouc, genouillère bleue et rouge à ongles. Elle, assise, patiente, nous sonde, une à une, un à un, en attendant que le gradin qui enserre la scène soit rempli. Elle, Athéna du XXIsiècle, déesse aux maints titres, adorée de la Grèce antique, déesse de la raison, de la prudence, déesse de la stratégie militaire et de la sagesse, patronne et protectrice de plusieurs villes grecques et notamment d’Athènes. “On voit un personnage qui n’est pas des plus accueillant, elle a un masque noir, elle est plutôt habillée version punk carapace, guerrière, un peu antique avec des piquets. On ne sait pas trop ce qu’elle pense. On sent qu’elle est dans un état de très grande volonté, de domination, de domination de l’espace et de la matière, elle est une figure symbolique qui ne veut pas qu’on lui impose quoi que soit et qui impose son temps.” La scène est une arène où nous venons observer le combat qui nous a été promis, celui sur lequel nous avons déjà en partie fantasmé avant même de constituer cette assemblée de spectateurs ou plutôt de regardeurs. Nous n’arrivons pas tous vierges ou la tête vide, nous ramenons tous nos connaissances, certaines connivences ou réticences, voire même parfois des accointances, mais pourrions-nous laisser parler notre ignorance ? Sommes-nous capables de faire tomber notre armure et de remettre en jeu notre construction culturelle ?

Le plein feu, la non lumière

Il est 19 h 30, il fait encore jour, le ciel est brumeux.

Perchés sur les piliers qui supportent la verrière, 12 PC 2 000 W sont répartis de chaque côté de la scène. Gélatinés en LEE 201 et diffusés par un Rosco #119, ils se hissent parfaitement aux alentours des 6 000° Kelvin de la lumière du jour qui baigne le plateau. La lumière traversant le plafond de verre n’a pas de frontière, elle se répand de façon uniforme dans la cour et ne choisit pas son camp, elle éclaire aussi bien l’espace scénique que l’espace public, personne dans l’ombre. Le regard masqué qui nous scrute au loin nous le fait bien savoir, nous sommes vus et regardés autant que nous regardons. Le public normalement plongé dans le noir participe à l’élaboration du quatrième mur au théâtre. Dans ce cas de figure, l’espace lumineux englobe aussi celui des spectateurs et rompt complétement la notion de mur symbolique. Cette absence de limite nous renseigne sur une certaine forme de théâtralité. “Dans le monde de l’art contemporain, Maison Mèreest notée comme performance et non pas comme spectacle.” La seule chose qui nous rappelle le théâtre est le gradin qui donne aux spectateurs une position, une orientation, un point de mire. La lumière est un plein feu, me dira Phia Ménard. “Les conditions de création à Kassel étaient proches, nous l’avons jouée dans une ancienne usine où il y avait déjà une lumière naturelle, une ancienne fabrique de wagons, de trains et de tanks. Kassel est réputé pour ses tanks, les fameux Panzers. Mais nous jouions plus tard, à une heure où la lumière déclinait et donc au fur et à mesure l’espace se retrouvait isolé, ce qui apportait une certaine grâce. Ici aux Subsistances, c’est assez différent, cela donne un côté très plat. Sur ce premier conte, j’ai volontairement voulu un aplat, absolument aucun effet.”

La non lumière de Maison Mère ne participe pas au drame, elle ne théâtralise pas mais au contraire elle dédramatise, elle ne fait pas semblant, elle ne nous trompe pas, ne nous fait pas croire à un autre espace-temps que celui que nous avons sous les yeux, elle nous pose à un endroit de réalité. C’est cette lumière qui a été rapportée de La Documenta 14. Chaque lumière parle et nous renseigne sur le lieu où elle a été créée, sur le contexte de la production. Elle pose d’emblée une certaine codification de la représentation, lumière pour une performance. Ce plein feu nous donne à voir, il est là pour éclairer et nous éclairer.

Sans règle et sans décorum

Seul le sol est recouvert d’une immense feuille de carton épaisse. Cette matière brute mais préparée laisse percevoir une forme prédécoupée comme un patron qui serait prêt à être assemblé. Plutôt épaisse, elle compose un grand rectangle d’approximativement 10 m de profondeur x 12 m de largeur. Évaluer les surfaces nous est bien souvent plus facile qu’appréhender le poids des choses. N’oublions pas que Phia Ménard vient de la jonglerie, discipline qui requiert certaines qualités en lien avec les objets, leurs formes, la forme qu’ils ont ou la forme qu’on leur donne. La matière dont ils sont faits, la matière en elle-même : l’eau, la glace ou l’air mais aussi le plastique, le papier ou comme ici le carton. Les qualités physiques de cette matière comme par exemple son poids, sa densité, sa souplesse, sa ductilité, sa robustesse. Les qualités physiques de ces éléments en lien avec notre monde : la gravité, la fluidité, les frottements, la résistance et l’équilibre de ces choses entre elles. Ces choses car tout est potentiellement jonglable ou bien évidemment injonglable, c’est la même chose et c’est d’ailleurs de là que naît le trouble, le mystère de l’injonglabilté des choses. “Au fur et à mesure de cette performance, vous voyez du carton, vous vous dites c’est léger et en même temps vu la surface, vous vous dites, ce n’est pas si léger que ça.”

Il est parfois difficile aussi de replacer en qualité de spectateur le point de départ et le chemin parcouru d’une ou d’un artiste, ainsi que le déploiement des possibles offert par un projet artistique. Le projet de Phia Ménard prend forme, se construit, se transforme et se détruit sous nos yeux. Formulé en 2008 sous le sigle de l.C.E. (Injonglabilité complémentaire des éléments), il explore les imaginaires de la transformation et de l’érosion aux travers de matériaux naturels. Maison Mère est une œuvre manifeste qui pose en temps réel l’expérience du projet artistique, une proposition mode d’emploi qui nous place dans l’intimité dévoilée d’une vision singulière du monde ; l’humanité en lutte avec les éléments et la matière. Aristote porte cette notion au statut de concept : “J’appelle matière le premier ‘substrat’, hupokeimenon, de chaque chose, d’où une chose advient et qui lui appartient d’une façon immanente et non par accident. […]Les êtres sensibles sont des composés de matière et de forme, et la matière est le substrat du changement”. La matière ne fait pas décor mais est en œuvre avec le corps qui la manipule et la transforme, elle devient le récit, elle est la construction du récit, elle devient le langage. “Je viens à la matière parce que je suis un être de la transformation. Pourquoi j’ai travaillé avec l’eau ou la glace ? Parce qu’elles se transforment, ont une possibilité d’évolution dans le temps et permettent ainsi l’évolution de la narration. Je sais aussi que chaque spectateur a sa propre relation à la matière, a sa propre expérience et je me sers de celle-ci comme la base d’un langage commun. Lui et moi, nous avons déjà touché et plié du carton, nous savons ce qu’est l’eau, la glace, la boue, n’importe quel élément. Chaque personne amène dans la salle son expérience. La matière est ce qui nous relie, c’est un espace universel qui permet l’échange et le dialogue.” Quand scénographie et dramaturgie font corps.

 

La suite de cet article dans le N°227 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro