Dentelle, lianes et illusions. Troubles sensuels : la scénographe Nadia Lauro

Plasticienne et scénographe, Nadia Lauro conçoit des espaces fictionnels qui créent des liens émotionnels intenses avec le spectateur. Elle sonde les potentialités sensorielles des matériaux et les états générés par les couleurs. Travaillant souvent avec des chorégraphes, elle donne à ses scénographies des rôles de partenaires véritables. Elle vient de créer White Dog avec la chorégraphe Latifa Laâbissi – une évocation paradoxale de la forêt tropicale – et Stitchomythia avec la musicienne Zeena Parkins, sa deuxième réalisation d’une anamorphose.

Stitchomythia – Photo © Nadia Lauro

Les espaces de Nadia Lauro ne sont jamais des réceptacles mais toujours des principes actifs, ouvrant sur des imaginaires débordants. Par exemple : une scénographie “lianée”. C’est par ce terme que Latifa Laâbissi évoqua l’espace imaginé par Nadia Lauro alors qu’elle était en répétition pour la création de White Dog au Festival de Marseille. La pièce s’inspire du livre Fugitif, où cours-tu ? du philosophe Dénètem Touam Bona, qui analyse le marronnage du point de vue des esclaves fugitifs : le camouflage est ici vu comme une stratégie de reconquête du pouvoir, où la disparition dans la jungle est tout sauf un acte dicté par la peur. On imagine pourtant, quand Laâbissi évoque cette inversion de la perspective, le “lianage” dont elle parle comme une sorte de rideau dissimulant les interprètes pour les laisser décider de leurs apparitions et disparitions. Mais il n’en est rien. La scénographie de Nadia Lauro nous surprend par un regard inversé sur le camouflage. Elle construit certes une forêt tropicale, mais celle-ci est singulièrement aérée et illuminée. Car la liane, dans son environnement naturel, ne ressemble en rien aux filins pendants sur lesquels se balancent des singes ou Tarzan. Lauro a en effet étudié la liane sous toutes ses coutures : “J’aime beaucoup les espaces qui sont des paysages fictionnels. La jungle m’a donc beaucoup intéressée comme point de démarrage, mais plus encore les lianes. C’est une plante très particulière. Déjà, son nom ne désigne pas une catégorie mais une manière de croître, alors que dans notre imaginaire, c’est quelque chose qui tombe. Mais c’est tout le contraire. La liane a une force ascensionnelle exceptionnelle. Elle a la particularité, dans son élévation vers la canopée, de compter sur les autres plantes, mais pas dans un rapport parasitaire ou de compétition. Au contraire, elle fait du bien aux plantes qu’elle utilise dans son ascension. Elle change, elle évolue en fonction de la strate qu’elle traverse au cours de son ascension”.

Le matériau détermine la forme

Sept troncs d’arbres sont donc installés sur le plateau et semblent projeter en l’air des excroissances et des ramifications, comme si ces lianes, lancées en l’air telles des lassos, s’étaient brutalement figées en plein vol. Au sol, les arbres sont jonchés de cordages et les quatre interprètes (Jessica Batut, Volmir Cordeiro, Sophiatou Kossoko et Latifa Laâbissi) s’affairent à accomplir des tâches ménagères ou rituelles, activités constituantes d’une communauté fictionnelle, communauté qui se tisse là aussi autour du bout, unique matériau visible sur le plateau : “J’ai voulu créer une sorte de jungle, faite de lianes autoportantes, réalisée uniquement en filins. J’ai traité le bout comme si elle était un grand dessin, à l’échelle du corps et de l’espace. Cela m’a permis, même s’il s’agit visiblement d’une jungle, de travailler dans une dimension abstraite et donc de créer un espace de projection et des possibles”.

Ce que le spectateur ne voit pas, ou très peu, est la structure portante des arbres, réalisée en fer forgé. On la soupçonne, dans la partie supérieure des troncs et sous les lianes. Près du sol, la densité est haute, et donc également la luminosité des arbres. Mais plus on monte, plus les filins s’étirent. “C’est comme une gaine autour des filaments de métal. Pour créer une dynamique et une force du mouvement.J’ai essayé d’être aussi rigoureuse que possible en jouant sur les équilibres de ces structures autoportantes. J’ai travaillé avec une personne spécialisée dans le fer forgé pour comprendre comment on pourrait imaginer des formes complètement organiques et autoportantes. Ce qui veut dire qu’au bout du compte c’est le matériau qui détermine la forme. Impossible de partir juste d’un dessin réalisé en amont.”

La couleur paradoxale des lianes

Si la jungle de White Dog est une abstraction, la démarche passe autant par la couleur que par le matériau visible. Le filin renvoie bien sûr à l’esclavage, à la navigation, aux bateaux, à la traite négrière, … Mais la scénographie reflète ici une lumière fluo, à mi-chemin entre le jaune et le vert, une couleur qui n’a rien de naturel. Apparemment. Mais Lauro inverse une fois de plus notre regard : “Dans notre imaginaire, les lianes sont plutôt marron. En réalité, il en existe des variétés en vert fluo, complètement délirantes, dans une étrangeté fictionnelle phosphorescente ! Le travail sur la lumière a donc été très important. Leticia Skrycky, notre éclairagiste, est très sensible à la lumière rétinienne. Elle travaille beaucoup avec la couleur et est donc la personne idéale pour ce projet”. Et pourtant, cette couleur, un jaune/vert fluo arborant une grande stabilité chromatique, est difficile à aborder et peut même se révéler violente. La composition lumineuse de White Dog rappelle l’éclairage des plantes mises en scène dans des terrariums ou des légumes dans les rayons de supermarché, affirmant un excès de naturel et produisant finalement un effet d’étrangeté. Il en va de même pour le fluo de White Dog, avec son côté effet spécial : “Une couleur fluo a la particularité de produire sa propre lumière. Elle absorbe des ultraviolets et les ressort en photons, elle génère donc de la lumière”, affirme Lauro. C’est bien par un tel retournement paradoxal des choses qu’elle aborde ici la notion de camouflage : “Je me suis posée des questions par rapport au marronnage, au camouflage, au travestissement, de l’art de la fugue, et j’ai développé l’idée d’un camouflage par l’aveuglement et non par la fusion avec une architecture, telle qu’on l’attendrait. Il s’agit d’être tellement visible qu’on peut disparaître. J’aimais bien aussi l’idée que ce soit une couleur anormale pour le théâtre, un peu transgressive”.

Grâce aux LEDs : fluo mais pas flou

Il faut monter sur le plateau et passer derrière les arbres pour découvrir ce qui empêche les danseurs de se faire avaler, non par la jungle mais par la boîte noire. Ici, l’arbre ne cache pas la forêt mais des rampes LEDs, installées verticalement à l’insu du public. Lauro en apprécie une série en priorité : “Elles émettent un blanc très froid qui permet de ressortir au maximum le jaune fluo des bouts. En plus, elles prennent très peu d’espace et sont simples à utiliser. Elles nous permettent ici de donner de la profondeur de champ et d’éclairer les danseurs qui passent entre les arbres”. Éloge des compétences de l’éclairagiste : “Le grand défi a été de travailler pour obtenir cette couleur fluo avec des LEDs froides. Nous avons été obligées de travailler avec du bleu mais cela donnait une lumière complexe pour éclairer les danseurs. Leticia Skryckya donc travaillé avec une lumière en deux couches. Il y a des lumières pour les danseurs et des lumières pour la forêt. Les deux se mélangent au cours du spectacle pour donner une couleur de lumière du jour”. Le dialogue entre les LEDs et le fluo met le spectateur face à une énigme visuelle et restitue donc l’essence de la jungle, naturellement énigmatique.

 

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