Not a moment too soon : Création de Ferran Carvajal avec Trevor Carlson

Ce spectacle fut créé à Barcelone, au Mercat de les Flors, le 14 octobre 2016. La première en France s’est tenue en juin 2019, dans le cadre du Festival Montpellier Danse. C’est une histoire sérieuse et honnête sur l’existence de l’un des chorégraphes les plus influents du monde, au cours des dernières années de sa vie. C’est le présent qui crée les souvenirs de notre passé.” Ce propos de Trevor Carlson définit parfaitement la démarche artistique, les objectifs et les intentions déployés à travers cette création.

Projection et réglage de mire sur la structure centrale – Photo © Philippe Grapeloup-Saliceti

Jean-Jacques Rousseau expliquait, dans son préambule des Confessions, vouloir éclairer et comprendre son passé, à la lumière de sa conscience dans le temps présent de l’écriture. Pendant l’hiver 2001, en Australie, Merce Cunningham (1919-2009) s’adresse à son reflet dans le miroir et dit cette phrase : “Not a moment too soon” (Pas trop tôt), tout en se filmant avec un caméscope. Il a commencé à réaliser ses limites physiques et le temps est venu d’une prise de conscience de sa propre disparition. Le corps est marqué et affaibli. Depuis trois ans et durant neuf années, il sera accompagné par Trevor Carlson, son directeur exécutif et complice. Celui-ci avait commencé à travailler en 1998 à la Merce Cunningham Dance Company ; il est à présent la voix qui nous guide, qui incarne ce passage. Ce spectacle est, en partie, l’histoire d’un artiste et de son producteur ; celui qui l’a aidé à réaliser ses dernières œuvres, l’a accompagné jusqu’à sa mort et a contribué à la survie de son héritage chorégraphique. Il ne s’agit pas de ballet au sens traditionnel, mais d’un spectacle polymorphe dont la figure centrale est un danseur/narrateur.

Rencontre avec Ferran Carvajal, créateur, et Max Glaenzel, scénographe

Ferran Carvajal : Un portrait théâtral en mouvement pour la scène, constitué de danse, de textes, de musique et de vidéos ; une quête doublée d’un pèlerinage au cœur d’un souvenir qui exploite des moyens audiovisuels pour nous transporter au travers de sons et d’images, souvent inédites, réalisées par Cunningham et jamais diffusées. Cette création part du point de vue subjectif et personnel de Trevor Carlson et devient un travail sur l’identité, la mémoire, les émotions et les paysages de la nature humaine. Le dispositif scénique est pensé et organisé à partir de l’ouverture totale jusqu’au mur de fond de scène, créant un contraste avec les dorures et les enluminures des balcons du théâtre à l’italienne.

Max Glaenzel : Le matériau de base pour la création de ce spectacle fut les archives vidéo privées de Merce Cunningham et les expériences à la fois personnelles et professionnelles de Trevor Carlson, à ses côtés. On plonge, à l’intérieur de ce solo d’une durée d’une heure quinze, sous de multiples facettes où des fragments de souvenirs et de mémoire entrent en jeu. La proposition de départ est un espace large et vide, habité par plusieurs prismes suspendus et un mobile au sol, qui deviennent des chambres de la mémoire de Trevor.

Il y a un jeu sur l’opacité et la transparence qui peut rendre compte de cette architecture mentale, claire ou troublée, ouverte ou étroite. Plus précisément, ces trois prismes quadrangulaires se répartissent ainsi : deux sont suspendus dans les cintres : structure 1 de 2 m x 2 m, sur perche mobile, et structure 2 (au centre) de 3,50 m x 3 m, sur perche fixe. Le prisme mobile, sur roulettes, est doté d’un coffre équipé de LEDs qui peut être séparé du prisme par le danseur. Sous chaque structure suspendue sont disposés au sol des carrés de linoleum aux mêmes dimensions que le prisme suspendu au-dessus. Le danseur déplace également vingt-cinq chaises ainsi que les caméras de surveillance sur trépieds, à différents endroits de la scène. On assiste à plusieurs mouvements particuliers dont la chute (répétée trois fois) des tulles des prismes 2 et 3, par mécanisme électromagnétique. Côté lumière, nous avons : 19 PC 1 000 W, 18 Profiles 15°-30° 2 000 W, 36 Profiles 15°-30° 1 000 W, 46 PAR 64-Lamp n°5, 1 Fresnel 5 000 W. Enfin, un projecteur Full HD de 20 000 lumens et les cinq caméscopes vidéo en action. Le pilotage se fait par un ordinateur central sous Media Flow ainsi que par un Mac sous QLab. Ces prismes suspendus, tendus de trame blanche, boîtes aux parois tissées, sont à la fois des espaces clos à l’intérieur desquels évolue librement le danseur et des surfaces/écrans, supports d’images transmises par le vidéoprojecteur, à la face, au premier balcon ; ou d’images directement générées par les cinq caméras de surveillance, utilisées par le danseur. Bonds et rebonds entre tout ce qui est suggéré, projeté et son propre travail introspectif sous la forme d’auto-filmage avec diffusion en live.

Max Glaenzel : Les images projetées et le monde en mouvement de Trevor constituent un seul univers. Ces prismes deviennent le cerveau de Trevor, enrichi par les perspectives changeantes de Cunningham, dans sa vie et son travail. Nous assistons à un rêve éveillé par lequel le danseur nous guide à travers les différents recoins de sa mémoire. À la fin, les tulles tombent pour dévoiler l’espace infini de la danse. L’interactivité entre scène et salle s’effectue par l’entremise des images et des sons dont les énoncés adressés au public, la/les voix enregistrée(s) ou live, les clips et autres intervenants archivés dont Cunningham lui-même. Il y a une forme d’oscillation entre la présence réelle et tangible du danseur/narrateur et des réminiscences de toutes sortes. Un feuilleté de tranches de vie, de flashs visuels et sonores. Le cerveau de Trevor, sous ses différentes strates, ses méandres et ses circonvolutions.

 

La suite de cet article dans le N°227 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro