La Cerisaie de Simon McBurney : Mirages sonores

Simon McBurney est un metteur en scène moderne qui aime expérimenter à tous les niveaux pour créer un théâtre qui lui est propre comme nous avions pu déjà le voir dans The Encounter (AS 208) où le dispositif sonore immersif unique en son genre participait largement à nous faire voyager au bout de la folie jusqu’aux sources de l’Amazonie. Il nous emmène cette fois dans une autre forêt, La Cerisaie d’Anton Tchekhov, mise en son de Pete Malkin, déjà présent sur The Encounter, dans un voyage au cœur de l’âme humaine, celle de cette société aristocratique bouleversée par la modernité brutale qui l’expulse violemment du mirage dans lequel elle vit.

Acte 1 : “La chambre qui est encore appelée la chambre des enfants ; une des portes donne dans la chambre d’Ania. L’aube ; le soleil va bientôt se lever. Commencement de mai ; cerisiers déjà fleuris ; mais il fait encore froid ; légère gelée blanche. Les fenêtres de la chambre sont fermées”.

Internationaal Theater Amsterdam, De Kersentuin, Hugo Koolschijn, Gijs Scholten van Aschat, Chris Nietvelt, Bart Slegers, Steven Van Watermeulen – Photo © Henri Verhoef

Les didascalies sont déjà du théâtre chez Tchekhov, elles sont de toute façon des points de repère qu’il ne faut jamais négliger dans une création, sonore en l’occurrence, sans aller jusqu’à l’extrême d’un Jean Genet qui demandait à ce qu’elles soient respectées à la lettre !

Le jour se lève donc sur la grande maison familiale de La Cerisaie en fleur dont on imagine le magnifique éclat blanc sans doute inspiré de la culture japonaise en vogue à la fin du XIXe. Ce sera la dernière pièce d’Anton Tchekhov avant sa mort en 1904. Sur scène, une image de la chambre est projetée telle une lumière fantomatique sur un écran suspendu. Puis c’est le noir dans une envolée d’oiseaux, peut-être des étourneaux dévoreurs de cerises ; l’écran se lève et laisse apparaître dans un halo central un plancher de bois surmonté d’un tapis qui figure cette chambre enfantine qui sera comme le cœur de l’action de cette maison. Ce décor épuré dessiné par Miriam Buether laisse libre court à l’imagination et laissera entrevoir une chambre, plus tard un parquet de bal, peut-être un quai de gare, un tréteau de théâtre, un échafaud, un radeau, tant cette histoire, cette “comédie où rien ne se passe” selon son auteur, est riche en événements sous-jacents. Une maquette de la maison est posée au sol, telle une maison de poupée, comme une mise en abyme de cet univers bercé d’illusions enfantines.

Et comme il n’y a pas de murs, il n’y a pas de portes, donc on a toujours une vue sur le “off”, tout ce qui se passe derrière dans les autres pièces, ailleurs, et chaque entrée et sortie est suivie avec un son de porte calé sur les grands mouvements que font les acteurs, tels une chorégraphie. Chacun est sonorisé par un micro HF, ce qui permet de jouer sur les plans sonores plus ou moins réverbérés dès qu’ils s’éloignent de la scène. Entre Brecht et Fellini, le procédé qui tient de la comédie donne vie à la scénographie. Surtout quand le propriétaire arrive avec ses chaussures trop cirées dont on entend le couinement ridicule !

Plus tard, le son d’un train précède l’arrivée d’une équipée sauvage, fringuée en hippies bobos, qui déboule joyeusement dans la chambre. C’est la belle Amanda – Andréïevna dans la pièce originale – héritière de La Cerisaie et toute sa suite qui débarque de Paris, ruinée par cinq années de fêtes insouciantes et par un amant escroc. Il est question de vendre le sacro-saint domaine pour éponger les dettes. Au milieu de cette joyeuse troupe, seul le pragmatique intendant du domaine, Lopakhine, insiste obstinément sur le danger qui les guette, mais personne ne l’écoute, chacun vivant égoïstement la situation, perdu dans la nostalgie d’une enfance, d’un temps qui ne reviendra pas. Ou peut-être aussi dans le rejet du passé où le fils d’Amanda est mort tragiquement dans La Cerisaie. On entendra à plusieurs reprises sa petite voix jusqu’à ce qu’il apparaisse vraiment !

Poussé à bout, Lopakhine finira par racheter le domaine pour y appliquer ses nouvelles méthodes capitalistes qui accompagnent la chute de l’empire russe à l’époque où Tchekhov écrit la pièce : La Cerisaie peu rentable sera découpée et la maison détruite pour laisser place à des lotissements.

Intelligemment, Simon McBurney transpose cette “comédie désopilante” selon son auteur dans les années 70’ alors que la philosophie de la révolution hippie est devenue une mode pour une bourgeoisie puérile et que l’ultralibéralisme revient en force avec l’élection de Thatcher et de Reagan au début des années 80’.

C’est d’ailleurs à ce moment-là que le metteur en scène anglais décide de s’exiler en France où le retour du socialisme présage des lendemains qui chantent…

La création par l’expérimentation

Pour Simon McBurney, intuitivement, le théâtre c’est d’abord le rock, la musique punk qu’il découvre à vingt ans en Angleterre et dont il aime la liberté d’expérimentation loin des canons du théâtre classique. Cela se retrouve dans son travail de création qu’il qualifie de chaotique même si, au final, c’est réglé comme du papier à musique. Plus tard, il découvre Kantor, Dario Fo, Peter Brook ou Pina Bausch qui lui ouvrent les portes d’un théâtre où tout devient possible.

Cette liberté provocatrice qui lui est chère se retrouve déjà dans The Encounter où Gareth Fry partage la création sonore avec son ancien élève Pete Malkin. Par un travail sur les sensations sonores, McBurney explore l’inconscient qui est pour lui beaucoup plus intéressant que le conscient. Il aime à nous emmener dans une transe pour mieux comprendre notre monde.

Même si le son est moins présent sur La Cerisaie, le processus est le même et le metteur en scène se sert de tous les outils de la scénographie pour raconter une histoire, nous la faire vivre pleinement.

Pete Malkin : C’est la première fois que je travaille avec Simon sur un texte de théâtre déjà existant ; nous travaillons habituellement sur des adaptations de nouvelles ou des créations originales. J’ai vraiment apprécié celle nouvelle expérience. Cela n’a pas changé pour autant notre façon de travailler, il y a toujours cette part d’exploration et de partage d’idées tout au long du processus qui se ressent dans le résultat final !

 

La suite de cet article dans le N°227 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro