Invisibles Cities : Superproduction vivifiante

Invisible cities – Photo © 59 Productions

Léo Warner, fondateur de 59 Productions, réalise sur scène une adaptation du roman Les Villes invisibles (Le città invisibili) publié en 1972 par Italo Calvino. Le livre a passionné, mais la façon dont il est adapté ici au Festival international de Manchester nous donne l’impression de vivre un moment démesuré.

59 Productions est une entreprise devenue incontournable dans le monde de la vidéo pour le spectacle et qui s’est fait connaître mondialement pour ses projections monumentales (ouverture des Jeux Olympiques à Londres en 2012, Sydney Opera House, Royal Albert Hall à Londres, Guggenheim Museum Bilbao, …).

Mapping, projections architecturales, installations, réalité virtuelle, motion capture, l’équipe composée d’artistes, d’architectes, de designers, a peu à peu élargi ses compétences dans les technologies visuelles et développe à présent ses propres projets, comme ce spectacle créé au Festival international de Manchester, une biennale autour de l’art contemporain sous toutes ses formes, axée sur la création d’œuvres originales.

Plongée dans les villes invisibles

Mayfield station : ancienne gare de délestage juste à côté de la gare principale, mise en service en 1910 et fermée dans les années 80’. C’est un vaste entrepôt industriel fait de briques, de béton et d’acier.

L’entrée dans ce monument imposant et chargé se poursuit par un cheminement dans la pénombre pour rejoindre un des quatre emplacements cardinaux. La désorientation est complète. Une volée de marches permet de s’assoir sur un gradin rendu aveugle par un tulle tendu. On devine au travers les trois autres gradins, au loin, faiblement éclairés, répartis aux quatre coins de ce qui deviendra une scène immense, en forme de croix.

Entouré de nappes sonores, on observe une série de projections sur le tulle, qui montre sur une carte le voyage de Marco Polo de Venise vers la Chine, pour y rencontrer Kūbilaï Khān, Empereur de la Chine, et d’un territoire immense entre Asie et Russie.

Puis le noir se fait, une série de projections, la mer, les dunes, au loin. Une marche dans le désert et une citadelle dans la montagne désertique. Travelling en images de synthèse, on rase le relief pour arriver au palais de l’Empereur.

Une lueur rouge au centre de la scène, des lanternes qui seront le marqueur visuel dans tous les décors qui vont jalonner la pièce. Les rideaux s’ouvrent et on découvre le trône de l’Empereur, sur un piédestal constitué de quatre escaliers.

Cette scène d’exposition nous dresse la trame de l’histoire : Marco Polo est venu chercher son père et son oncle retenus en otage par Kūbilaï Khān, qui règne sur un monde si vaste qu’il ne peut le connaître. Celui-ci promet leur libération si Marco Polo accepte d’explorer cet empire pour le lui compter.

Un principe de narration se met ensuite en place : les rideaux se ferment pour permettre la projection de paysages oniriques, parfois concrets, mais toujours évocateurs et à l’impact physiologique fort : du sable, de la terre craquelée, de l’air chaud qui fait trembler l’air, la tête basse, sans horizon, on est écrasé par la chaleur… Et on découvre un nouveau décor à leur ouverture. C’est à chaque fois une nouvelle évocation de ville par Marco Polo, qui captive l’Empereur et l’emporte dans ses descriptions. Les danseurs font vivre ces villes extraordinaires, appuyés par des vidéos qui viennent transformer l’espace, en particulier le sol, mais aussi les murs, des décorations, carrelages, bas-reliefs, tracés mystérieux, …

Un projet monumental

On mesure l’ampleur du projet avant même de voir le spectacle, tandis que l’on découvre le travail réalisé pour la fabrication d’un théâtre provisoire, dans un hangar vide et désaffecté, et sa scène sur-mesure. C’est ensuite la scénographie, imposante et luxueuse, avec ses quatre espaces gradinés séparables, des escaliers transformables, une scène immense sur praticable, de grandes portes coulissantes à chaque extrémité de scène en croix, des effets de machinerie impeccables, des tulles sur patience, des accessoires scénographiques, le tout dans une sobriété visuelle remarquable. Avec de nombreux changements de décor, un véritable canal qui traverse la scène détrappée, dans laquelle Kūbilaï Khān apparaitra dans une gondole traversant sous un pont. Nous avons un projet d’une complexité rare auquel nous ajouterons la surcouche vidéo, digne d’un show monumental, capable de projeter sur les quatre tulles bien sûr, mais aussi sur le sol de la scène, les murs de fond, …

La distribution est prestigieuse, avec Sidi Larbi Cherkaoui en co-directeur et chorégraphe vedette, et les interprètes de la Rambert Dance Company, un ballet contemporain des plus reconnus mondialement.

Enfin, la production est en rapport, soutenue par des partenaires en Chine, au Koweït, en Australie et à Hong Kong.

C’est un inventaire étourdissant, à l’image de l’effet produit par ce spectacle, curieux mélange de démesure dans les moyens et les ambitions, pour un résultat visuellement parfaitement à la hauteur.

La patte visible d’une éclairagiste

Le travail sur les lumières de Fabiana Piccioli est impeccable de sobriété et d’efficacité. Avec des contraintes fortes de hauteur et d’accroches, elle réussit à transformer une cohabitation écrasante avec la vidéo en une photographie très dynamique et pleine de contraste.

Le plan de feu est épuré, une goutte d’eau dans ce budget qu’on imagine pharaonique, et permet de limiter le nombre de sources à vue pour épargner l’esthétique de la scène.

Quelques automatiques à LED permettent de travailler finement sur la lisibilité des scènes, rendues parfois confuses par une diffusion des voix étrangement décolérée de la position des comédiens pendant les dialogues.

La relative “mollesse” de leur faisceau, à la colorimétrie malheureusement hasardeuse, est couverte par un travail sur les contrastes intenses des projecteurs latéraux aux sols, bien dissimulés, et des contre-jours spectaculaires.

 

La suite de cet article dans le N°227 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro