Retour vers le futur à la Philharmonie : Kraftwerk 3D, un classique revisité

Le passé côtoie le futur – Photo © JFT

C’est dans la salle Pierre Boulez, cet écrin plutôt destiné à la musique acoustique, que la programmation du Festival Days Off a choisi de présenter le concert Kraftwerk 3D. Stéréoscopie, son spatialisé, c’est une version augmentée de la musique du mythique groupe allemand que nous avons pu expérimenter.

Un groupe fondateur

Les Kraftwerk sont considérés comme les pionniers du genre de musique électronique. Ils se sont formés en 1970 et ont apporté d’énormes innovations au paysage de la musique populaire au fil des décennies. Kraftwerk a essentiellement engendré la création de la techno : de David Bowie à Depeche Mode, en passant par Afrika Bambaataa, Carl Craig et toutes les écoles de la techno, plusieurs décennies de jeunes musiciens/chercheurs ont été alimentées par leur pop synthétique, où l’homme s’efface derrière la machine.

Minimalisme augmenté…

Ralf Hütter, dernier représentant de la formation originelle, reste fidèle à sa mécanique minimaliste ; mais le groupe n’a pas voulu proposer une pathétique énième écoute de leur musique, sans valeur ajoutée. Il s’agit donc là d’un concert diffusé à 360°, accompagné d’une vidéo créée en stéréoscopie. Une fois les lunettes polarisantes chaussées, le public se retrouve face à une projection en relief, très graphique, souvent teintée d’esthétique constructiviste.

Les visuels sont splendides, montés à la mode du jour en 3D qui jaillissent petitement mais épatent tout de même. On se demande parfois s’il reste de l’artisanat derrière, des fragilités ou si tout a été sécurisé. On se souvient qu’hier, il y avait encore des fils et des soudures. Le nouvel âge est esthétiquement dépouillé, lisse, maîtrisé en apparence(1).”

Pour Ralf Hütter, la 3D représente l’achèvement de l’archétype opératique, le Gesamtkunstwerk(2), symbiose entre la peinture, la sculpture, le cinéma, le travail des sons… “Comme la musique, la 3D a aussi le pouvoir d’entourer le spectateur. C’est une sculpture vivante, de l’électronique en mouvement. Nous ne choisissons pas pour autant une surenchère d’effets spéciaux hollywoodiens. Nous préférons un minimalisme qui stimule l’imagination(3).”

Le groupe a donc intégré un artiste vidéo, Falk Grieffenhagen, qui a composé les images “3D” (ou plutôt stéréoscopiques) du spectacle. Il est devenu un membre à part entière du groupe, présent sur scène, depuis l’avènement de cette forme initiée au MoMa de New York en 2012.

Passage au live

Lors de l’élaboration de l’album 3-D The Catalogue, les artistes ont réécrit et remixé leurs titres en son spatialisé ; puis il s’est agit de rendre cela en concert… Comment prendre l’espace avec la même aisance que la projection vidéo stéréoscopique ? L’équipe artistique et Serge Gräfe, l’ingénieur du son façade, ont profité de la relation historique de Kraftwerk avec le support de d&b audiotechnik : ils ont consulté la firme allemande afin de réfléchir à un système de spatialisation sonore fonctionnel en tournée. Le partenariat, phénomène exceptionnel, est issu d’une volonté d’artistes ! Puis, la convergence entre la demande commerciale de ce type d’équipement et les différents prototypes élaborés par le R&D ont finalement donné naissance à l’environnement Soundscape.

Des enceintes omniprésentes !

La spatialisation sonore, en particulier quand elle use de techniques s’approchant de la WFS(4), demande l’installation de beaucoup d’enceintes. C’est un dispositif impressionnant qui a été déployé dans la salle Pierre Boulez : pas moins de 82 enceintes regroupées en 41 points de diffusion ! La diffusion de façade est assurée par cinq arraysidentiques de 6 d&b KSL8, plus deux KSL12, et deux points suspendus pour les subsSL-Subs. “Le KSL est un système à directivité constante sur tout le spectre, notamment dans le grave qui rayonne de manière cardioïde. En milieu réverbéré, ceci améliore considérablement le rapport son live/réverbéré, donc la réponse impulsionnelle dans le grave du système dans la salle. Cela permet aussi de diminuer le niveau sonore tout en conservant un spectre équilibré latéralement entre 40° et 90° par rapport à l’axe de l’enceinte, zones où se trouvent les spectateurs des balcons latéraux, et permet d’éviter une trop forte pression dans ces zones où les auditeurs sont proches des arrayssuspendus”, précise Mathieu Delquignies, chargé de la formation et du support d’application chez d&b France. En effet, le grave est bien maîtrisé dans cette salle à l’acoustique généreuse. Un petit bémol, qui est peut-être dû aux synthés virtuels de Kraftwerk : le medium est parfois un peu dur, et bien que le niveau ne soit pas extrêmement élevé, la fatigue auditive se fait parfois sentir.

Pour “déboucher” les premiers rangs, 8 front fills V12 posés en nez-de-scène et 2 out fills V10P ont été installés ; ces modèles ont deux directivités horizontales, pour maîtriser les réflexions latérales au lointain tout en conservant une couverture des premiers rangs.

Pour obtenir un effet immersif des réverbérations à convolution et des délais multicanaux, mais aussi permettre des trajectoires sonores discrètes mais efficaces, une couronne de 24 enceintes T10 a été accrochée proche de la canopée, nom poétique donné aux abat-sons du plafond de la salle. Quadrature du cercle dans ce type de salle : comment rendre un effet immersif pour tout le public ? Les enceintes surround se retrouvent accrochées trop haut pour l’orchestre, mais finalement assez proches des balcons, bien que leur tournant le dos. L’ingénieur du son Serge Gräfe doit forcément composer avec ce genre de compromis lors de la tournée.

L’amplification est gérée par 37 D80, ce qui représente 148 canaux ! 5 bridgesDS10 s’occupent de la distribution réseau et permettent donc aux amplificateurs d&b de communiquer avec le réseau Dante.

Le matériel mis en place est traité par le DS100, processeur qui permet d’utiliser l’environnement de travail Soundscapeet les softwares En-Space et En-Scene. Ce DSP calcule aussi les filtres de l’ArrayCalc(fonctionnalité appelée ArrayProcessing), logiciel de prédiction acoustique du constructeur allemand permettant de déterminer les hauteurs et angles d’accroche optimaux du système line array.

L’ArrayProcessing améliore l’homogénéité de la réponse en fréquence dans le plan de couplage (vertical) des line array. Filtres FIR(5)sur chaque élément individuel du line array, paramétrés automatiquement à partir de la géométrie du lieu, notamment les différents balcons, en prenant en compte la température et l’humidité dans le calcul de la propagation du son. Cela permet de conserver la même réponse du système réalisée lors de réglages même si les conditions atmosphériques changent, avec l’arrivée du public, la climatisation, …”, affirme Mathieu Delquignies.

 

La suite de cet article dans le N°227 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro