Dom Juan se lie à Aubusson : Grâce au numérique, la tapisserie renaît

Dom Juan ou le Festin de Pierre – Photo © Tristan Jeanne-Valès

Au Théâtre de l’Union, à Limoges, le metteur en scène Jean Lambert-Wild s’offre une scénographie haute en couleur, en forme et en sensation. Porcelaine et tapisserie entourent les acteurs de Dom Juan ou le Festin de Pierre, où l’artisanat régional se réinvente et s’expose sur scène. Le partenariat entre tradition et arts de la scène réunit Lambert-Wild et deux entreprises ouvertes à l’expérimentation, Porcelaines de la Fabrique (Saint-Junien) et Néolice (Felletin). La tapisserie en point numérique, procédé unique au monde, permet de tisser des pièces uniques à des frais très supportables et marque le retour de la tapisserie dans l’art contemporain et la scénographie.

Quand Jean Lambert-Wild est nommé directeur du Théâtre de l’Union – CDN du Limousin, après sept ans à la direction de la Comédie de Caen, il ne sait pas encore que son rôle pour la Région dépassera largement le cadre de scène. Passionné par les liens entre les arts et la science, il commence ici, dès son arrivée en 2014, à jeter des ponts entre le théâtre et le monde de la porcelaine, qui est en train de se réinventer, par de nouvelles approches en matière de design et de conception. En invitant la porcelaine sur le plateau – et sur son propre corps – Lambert-Wild noue une liaison entre théâtre universel et tradition locale. Son spectacle Richard III – Loyauté me lie (AS 206) d’après le drame de Shakespeare scelle la rencontre du Théâtre de l’Union avec la manufacture Porcelaines de la Fabrique, fondée en 1825, et le designer Christian Couty de l’association Esprit Porcelaine qui agite le bocal de la création céramiste. C’est Couty qui créa en 1986 une robe faite de plus de 2 000 petits cubes reliés par des fils d’acier, robe portée par des top-modèles dans le monde entier. Lambert-Wild, lui, est célèbre pour son pyjama rayé, élément visuel caractérisant l’approche de tous les personnages qu’il interprète au théâtre. De Shakespeare à Molière, de Richard III à Dom Juan, ce clown existentialiste n’incarne pas ses personnages, il dialogue avec eux. Et depuis qu’il travaille à Limoges, les rencontres se suivent, sans se ressembler. Avec Couty, il conçoit donc l’armure de porcelaine qu’il porte en scène, en tant que Richard III. Le plastron et les six autres pièces de l’armure ont été moulés sur son propre corps et se confondent avec le pyjama de clown. L’extraordinaire ouvrage, symbolisant force et noblesse à travers le personnage ainsi que recherche et innovation à travers l’ensemble du spectacle, remporte un tel succès que la tapisserie suit naturellement. Et Stéphane Blanquet, célèbre dessinateur, designer de l’armure et de l’univers visuel de Richard III, reste fidèle à Lambert-Wild pour passer à la tapisserie.

Point numérique d’Aubusson

Quand Lambert-Wild est présenté aux propriétaires de l’entreprise Néolice, l’idée d’une scénographie en tapisserie commence à faire son chemin. Pour Martine et Jean-Paul Creissen, fondateurs de Néolice, la collaboration avec des artistes est le sens même de l’existence de leur atelier de fabrication à Felletin, près d’Aubusson. Avec un métier industriel sous commande numérique, cette petite entreprise a inventé un procédé permettant de réaliser une œuvre d’art en tapisserie en un temps record. “Mais attention : nous ne faisons pas de tapisserie d’Aubusson”, prévient Jean-Paul Creissen. En effet, celle-ci se fait à la main alors que Néolice travaille sur un métier de type Jacquard. Il s’agit précisément de “point numérique d’Aubusson”, une innovation qui contribue pourtant à ce que la tapisserie retrouve les chemins de la création de pointe. “Les ateliers de tapisserie d’Aubusson disparaissaient les uns après les autres. Plus personne ne commandait de la tapisserie en dehors de l’État : c’était trop lent, trop cher. Tout au plus, la tapisserie était accessible aux très grands artistes qui peuvent vendre leurs œuvres très cher sur le marché de l’art. Avec notre métier informatisé, nous pouvons réaliser en une journée une œuvre demandant plusieurs semaines en travail manuel.” Leur fierté est d’offrir “aux jeunes créateurs la possibilité de développer un art textile”, quel que soit leur lieu de résidence. Car grâce à Internet, le petit bourg de Felletin devient le centre mondial de la tapisserie d’art contemporaine. Néolice a ainsi réalisé des œuvres conçues par des artistes vivants aux Pays-Bas, au Québec, en Afrique du Sud ou en Scandinavie. Les dessins sont alors envoyés par Internet et Marion Barbier, la designer textile de Néolice, les transpose en fichiers informatiques lisibles pour le métier.

Le logiciel utilisé est un logiciel dédié, développé à partir d’un logiciel existant. Le procédé entier est breveté, puisque la partie matérielle est également unique au monde, selon Jean-Paul Creissen. “Certes il s’agit d’un métier Jacquard et donc d’une technologie très répandue, mais nous travaillons avec deux métiers superposés. Le bas du métier est de Dornier, une marque considérée comme le top dans le monde.”Les cartons du métier Jacquard du XIXsont remplacés par un fichier informatique. La designertextile qui transpose l’original en ficher informatique prend la place du cartonnier. Et le métier Jacquard se transforme en métier de tapisserie : “La grande différence entre le Jacquard et la tapisserie est que dans le Jacquard normal, on obtient la chaîne et la trame. Le fil de chaîne sort. Avec le procédé de Néolice, on ne voit que le fil du dessus et on ne voit pas du tout apparaître le fil de chaîne. Comme en tapisserie traditionnelle, nous obtenons donc une densité et une présence plus importantes”. Cela marche si bien qu’ils ont été appelés pour recréer les tapisseries du Château de Pierrefonds qu’il fallait remplacer alors qu’un liçage manuel était financièrement hors de portée. Mais même chez Néolice, le coût est un facteur limitant. L’atelier fonctionne avec deux personnes seulement, la designer textile et François Semouiller qui surveille et entretient le métier. Pour les énormes pièces à produire pour Dom Juan ou le Festin de Pierre, il a fallu réduire le nombre de couleurs à huit. Toutes les couleurs imaginées par Stéphane Blanquet ont été obtenues à partir des seuls blanc, violet, olive, vert pomme, noir, rouge foncé, bleu ciel et rouge vif, avec seulement 6,3 pixels ou points au cm, selon Barbier.

 

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