Dans le ventre du Théâtre antique : La rénovation des loges souterraines

Le Festival des Nuits de Fourvière, initié par Édouard Herriot qui en inaugura la première édition en 1946 en tant que maire de Lyon, s’implante chaque été sur le site des deux théâtres romains de Lyon : le Grand Théâtre et l’Odéon, respectivement 3 000 et 1 200 places assises.

Grâce à la volonté d’un conservateur de promouvoir un patrimoine vivant, ce site présente une configuration exceptionnelle d’intégration d’un équipement scénique au sein d’un site monumental classé, avec des aménagements techniques installés en fixe, tours d’éclairage, réseaux électriques, et surtout des loges en dur, rénovées cette année.

Le Theatre et l’Odéon – Photo © Services techniques – NDF

Dominique Delorme dirige depuis 2003 ce festival pluridisciplinaire qui mélange les formes, du théâtre à la variété internationale, en passant par la danse, le jazz, et propose chaque année des créations originales.

Dominique Delorme : Ces loges ont été construites en 1975, en même temps que le Musée gallo-romain, construit par l’architecte Bernard Zehrfuss. Elles n’ont pu exister que par la volonté du patron des lieux de l’époque, Jacques Lasfargues, un immense bonhomme, très grand archéologue, qui est resté toute sa carrière à Lyon. Il a fondé ce musée dont il a été le conservateur et a été par ailleurs l’inventeur de l’archéologie préventive : un système de redevance pour tous les chantiers, qui alimente une caisse pour financer des sondages de diagnostics archéologiques. C’était un personnage haut en couleur, extrêmement vivant, passionné par l’archéologie et la vie, et qui adorait le spectacle. Il voulait que ces théâtres antiques soient en activité, et c’est donc lui qui a pu débrouiller toutes les autorisations pour la construction de ces loges.

 

Une particularité de ces théâtres antiques était la présence d’un rideau d’avant-scène qui sortait du sol : une fosse de 48 m de long x 60 cm de large environ, et d’une profondeur de 5 m, abritait des pierres taillées qui servaient de guides à des montants coulissants, se déployaient avec un système de contrepoids, pour dérouler des lés de tissus stockés sur des enrouleurs, sous le niveau de la scène. Le mur lointain de cette fosse servait de soutènement à la scène, qui filait jusqu’au mur du lointain. C’est dans une fosse de 60 m x 6,50 m environ, l’hyposcène, qui permettait d’améliorer la projection acoustique des comédiens vers les gradins, qu’ont été bâties ces loges.

 

Dominique Delorme :Il avait été signataire, en 1995, d’une convention dite de Ségeste,sur la sauvegarde et l’usage des théâtres antiques, qui visait à rétablir le lien fonctionnel entre lieux antiques et pratiques actuelles. Des règles de bonne pratique permettent d’éviter que l’esthétique du site ne soit altérée par les représentations de spectacles contemporains. Par exemple, tous les dispositifs électriques apparents sur le site sont dissimulés par des portes métalliques, dans lesquelles ont été enchâssées en parement des pierres imitant celles du site. Il n’y a aucune publicité sur le site, les véhicules stationnent le moins possible. Le site est utilisé toute la journée par les visiteurs et on fait sortir tout le monde à 17 h 30, avant de faire rentrer le public. En même temps, il a commandé l’installation de ces quatre pylônes, derrière les gradins, qui servent à éclairer et évitent de mettre des échafaudages. Il a fait appel à une société qui installe des pylônes dans les stations de ski, pour les remontées mécaniques. Ils ont été assemblés sur le terre-plein qui est sous l’Odéon et mis en place avec un hélicoptère. Cela pourrait paraître comme une sorte de paradoxe de creuser et de couler du béton pour faire des loges en souterrain, mais cela évite d’avoir des montagnes de préfabriqués au lointain de la scène, qui servent de loges pendant les deux mois du Festival. Cela participe donc à la protection du site. J’ai constaté, par rapport à mes camarades qui dirigent des festivals en plein air, que le fait d’avoir ces loges en dur donne un véritable confort d’accueil et de travail. On le voit avec toutes les équipes qui sont en tournée ; nous avons ici un rapport au spectacle un peu similaire au spectacle en intérieur, dans la concentration et la façon de travailler. Par ailleurs, ces loges que les gens ne voient pas, même s’ils savent qu’elles existent et nous demandent souvent de les visiter, créent un mystère. Il se passe quelque chose dans le ventre de ce Théâtre. C’est donc un bel outil d’imaginaire pour le public. Les loges ont été pensées par les gens qui les occupent vraiment. C’est un processus de construction que j’avais utilisé déjà quand nous avions construit le Studio 24 en 2000 avec Roger Planchon. On avait mis deux équipes, avec le programmiste d’abord, puis avec les architectes : une équipe de théâtre et une équipe de cinéma qui avaient travaillé tout au long du chantier sur les usages. Pour les loges, on a constitué un groupe de travail, avec les logeurs et logeuses, qui s’occupe des artistes, et les techniciens qui vivent en loge tout le temps. Sur ces trois premières semaines d’utilisation, pendant lesquelles on a le plus d’exigence puisque c’est la période des créations, nous avons remarqué que cela fonctionnait plutôt bien.

Une gestion de site rigoureuse

Dominique Delorme : Nous sommes un peu la salle Pleyel en extérieur. Pour la scène, nous nous sommes construits une vraie boîte noire, complète. Les structures aluminium sont laquées noires, avec des peintures noires cuites au four, pour éviter les éraflures. On a trouvé des bâches spéciales, blanches à l’extérieur pour la chaleur et noires de l’autre. Nous avons une cage de scène complètement noire, et de face nous ne voyons pas les échafaudages, tout est couvert. Pour l’habillage, nous avons commandé des toiles tendues sur des glissières, avec des micro perforations pour que le son des enceintes passe à travers. Sur chaque spectacle, on repeint complètement le bas de scène ; on a toujours une scène absolument impeccable, sans fuite de lumière… Nous voulons que les gens retrouvent ici, en extérieur, les conditions de travail de l’intérieur. Un des combats de mes cinq premières années, c’était d’organiser sur le plateau la chasse à tous les projecteurs qui ne servent pas. Nous démontons tout à chaque spectacle, le matériel est rangé, il n’y a pas un seul fil qui traîne… Tout est traité comme si nous étions en intérieur. J’ai deux agents par parking qui font garer les voitures, je veux qu’il y ait une sorte de climat de rigueur, même si nous sommes à l’extérieur. Ce qui implique également de n’avoir aucun bénévole mais des salariés, c’est-à-dire des gens qui sont à leur tâche et qui ne sont pas là avec les bénéfices secondaires de profiter du Festival.

 

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