Les fantômes de l’art numérique : Ésotérisme arty et techno-chamanisme

Mnémosyne 42 – Nouvelles histoires de fantômes, Georges Didi-Huberman & Arno Gisinger

L’art a toujours flirté avec le spiritisme. Des œuvres premières dictées par les esprits des ancêtres au surréalisme guidé par les papillons de l’inconscient, ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est, en revanche, c’est la persistance de l’ésotérisme, du paranormal dans ses manifestations les plus singulières au cœur même des objets techniques nés de l’électricité puis de l’électronique. La magie réinjectée ou débusquée dans la technologie… Un formidable terrain de jeu pour les artistes du numérique et du multimédia. Petit florilège d’installations et performances qui jouent avec le surnaturel et son cortège de réalités alternatives.

Activités paranormales

Si on établit le listing des phénomènes qui sont rattachés de près ou de loin au paranormal, on obtient un inventaire à la Prévert. De la parapsychologie aux expériences médiumniques, de la divination au magnétisme, le champ est large. Très large. Pour sa part, Véronique Béland s’est attachée à une manifestation emblématique : l’aura. Son installation interactive pour aura et piano mécanique donne l’occasion à chaque spectateur d’expérimenter ce mystérieux phénomène de rayonnement lumineux qui est censé entourer le corps (As we are blind, 2016). Au préalable, le spectateur est invité à scanner sa main via un appareil qui révèle son aura. Une fois l’image imprimée, les données de ce champ électromagnétique sont codées et servent de partition pour un piano mécanique qui joue une courte mélopée. Au même titre que les empreintes digitales, chaque individu est censé avoir une aura qui lui est propre. Le spectateur entend donc la mélodie de sa propre cartographie émotionnelle.

Avec Édith Dekyndt, c’est la salle d’exposition, et non le spectateur, qui est soumise à un phénomène d’ondes et de lumière. Pour cette performance, l’artiste fait appel à un radiesthésiste qui arpente l’espace d’une galerie (Radiestesic Hall, 2009). Il évalue les spots d’énergies telluriques. À sa suite, Édith Dekyndt reconsidère la salle d’exposition qui voit ses murs ravalés selon la gamme chromatique dite de Bovis. Une classification qui associe les vibrations du sol à une couleur spécifique. Un lieu d’apparence ordinaire se voyant ainsi transfiguré selon la répartition de ses taux vibratoires.

Diagrammes alchimiques

Huimin Wu utilise également l’espace et l’exposition en elle-même comme support (Cérémonie de prières, galerie Incognito, avril/juin 2019). Avec elle, pas de bâton de sourcier mais des pratiques traditionnelles chinoises d’orientation comportementales qui entrent en correspondance avec de la vidéo, du son, du texte, une scénographie. Dans un autre genre, Ingrid Burrington convoque toute une mythologie digne des donjons et dragons (sorts, incantations, sceaux, …) pour révéler la “vraie” nature d’Internet, et trace des pentagrammes dont les figures symbolisent des circuits intégrés (The Realm of Rough Telepathy, en collaboration avec Meredith Whittaker, 2016). En marge de ses réflexions sur la nature d’Internet, Ingrid Burrington s’intéresse aussi à l’alchimie. Plus précisément, elle en renouvelle le sens en pratiquant la transmutation des métaux en désossant de vieux iPhone (Alchemy Studies, 2018).

Dans le cadre de son projet Hexen 2.0 (2009/2011), Suzanne Treister intègre également des diagrammes alchimiques, des arcanes du tarot, des schémas psychotiques, … Elle s’inspire notamment des conférences de Macy qui ont eu lieu dans l’après-guerre. Réunissant scientifiques, sociologues et psychologues, ces rencontres ressemblaient parfois étrangement à des séances de spiritisme… Ce travail d’exhumation et d’accumulation de documents improbables est à interpréter comme une histoire allégorique, et surtout parallèle, de la cybernétique, de la genèse d’Internet et de la société de surveillance moderne, comme une dénonciation de la dimension occulte du pouvoir et des nouvelles technologies.

Moins conspirationnistes, Cullen Miller et Gabriel Dunne ont conçu une “machine à sort” personnalisée (Claves Angelicae, 2018). C’est avant tout un dispositif bienveillant puisque son utilisation est subordonnée à un échange avec des ONG et associations caritatives. Le public est invité à concevoir sa formule magique en sept étapes via un écran tactile. Il suffit de tendre la main et de diriger des cercles dans un diagramme, puis d’enregistrer des mots. Un QR code permet de s’approprier la formule qui transite ensuite viale réseau Ethereum (un protocole d’échange décentralisé doté de sa crypto-monnaie sur le modèle du Bitcoin). Au final, un petit bras robotisé trace l’équation rituelle sur un bout de papier à conserver précieusement…

La suite de cet article dans le N°226 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro