Michka Assayas : “Le rock est aujourd’hui une musique patrimoniale

Photo © Antoine Paris

Michka Assayas est journaliste et romancier. Il fut l’un des plus fervents promoteurs du rock dit post-punk britannique, dans les colonnes de Rock & Folk, au début des années 80’. Il a ainsi pu défendre dans ses chroniques des groupes comme Joy Division, New Order, Young Marble Giants ou encore les jeunes Irlandais de U2. Artisan du Dictionnaire du Rock (Robert Laffont, 2014 pour la seconde édition), il anime depuis 2015 l’émission quotidienne Very Good Trip sur France Inter.

Comment avez-vous commencé à vous intéresser à la musique ?

Michka Assayas : Par la radio certainement. Il y avait des chansons que j’entendais sur Europe 1, RTL, … Ma mère achetait quelques disques. Je me souviens de l’un d’eux qui s’appelait Dansons le twist. Je me suis aperçu plus tard en l’analysant que c’était du rock’n’roll de la Nouvelle-Orléans. Il y avait une chanson qui s’appelait Ooh Poo Pa Doo, avec un rythme à la Fats Domino. Cela me fascinait. Mon père tenait un journal intime et parfois je le lisais en cachette. Et une fois il avait écrit : “Michka écoute le twist comme un wagnérien la Tétralogie”. Je devais avoir six ou sept ans, peut-être moins… C’était comme une révélation mystique. Je me rappelle même que mon frère avait rapporté l’album Rubber Soul des Beatles à la maison. Je me souviens de regarder la pochette avec ces visages un peu anamorphosés, complètement fasciné. Je ne captais pas tout. Mais j’ai des souvenirs des Beatles, des 45 tours des Stones, … J’ai eu la chance de connaître cela parce que j’avais un frère plus âgé.

Pourquoi avoir choisi d’écrire sur la musique et ne pas avoir monté un groupe, à la fin des années 70’, au moment de la vague punk puis post-punk dont vous appréciiez les artistes ?

M. A. : Il y a plusieurs raisons à cela. La première est que je n’étais pas très apte à jouer de la musique, j’ai un problème de coordination. Mais après c’est comme conduire : quand on s’acharne, on ne devient jamais un très bon conducteur mais on peut se débrouiller. Je pense que si je m’étais acharné je me serai débrouillé, comme beaucoup l’ont fait. La raison peut-être plus profonde vient du milieu auquel j’appartenais, un milieu cultivé, instruit, … Certains diraient bourgeois éclairé, bohème, … mais bourgeois quand même. Tout cela sentait le souffre… De plus, il me paraissait plus prestigieux et plus facile d’écrire. Parce que lorsqu’on écrit un article, il n’y a pas le stade de la démo. On n’a pas à démarcher des maisons de disques, à trouver des concerts, à répéter, … On écrit et c’est diffusé immédiatement. Il y a une sorte de magie et d’immédiateté là-dedans. Pour moi, écrire dans Rock & Folk c’était vraiment une consécration. Écrire sur la musique me paraissait même presque plus prestigieux que de faire un 45 tours autoproduit dans mon garage et diffusé par un label indépendant. C’était aussi une époque où il y avait plein d’approches différentes de ce qui était encore une sorte d’underground : on pouvait être photographe, journaliste, graphiste ou dessinateur. Il y avait mille et une approches de cela. Et être journaliste, critique, disons accompagnateur de tout cela, propagandiste, missionnaire par l’écrit, c’était une voie possible, pour entrer là-dedans.

Mais n’avez-vous jamais ressenti le désir de la scène ?

M. A. : C’est arrivé sur le tard, lorsque j’ai commencé à être connu pour le Dictionnaire du Rock. Il m’est arrivé d’être invité à des rencontres. Moi qui étais terriblement timide face à un public important, cela m’a désinhibé. Puis je suis arrivé à donner des conférences. Ensuite, je me suis mis à jouer de la musique avec mon fils, de manière amateur. C’était comme une épreuve du feu car au fond de moi c’était un fantasme. Je m’étais dit que j’avais passé ma vie à commenter ce que faisaient les autres. Surtout quand j’étais très jeune, j’étais très intolérant, maintenant ce n’est plus le cas…

Avec votre intérêt pour les courants alors nouveaux et les groupes souvent confidentiels du post-punk, comment en êtes-vous arrivé à écrire pour Rock & Folk, magazine qui, malgré quelques voix dissonantes, était largement centré sur le rock mainstream des années 70’ ?

M. A. : En fait, j’avais l’impression que le courant qui m’intéressait – qui était en effet le courant post-punk, même si on n’appelait pas cela comme ça à l’époque – n’était pas représenté. Des journalistes comme Philippe Manœuvre, Jean-Éric Perrin ou même Philippe Garnier défendaient leurs visions. Pour certains, c’était le retour d’un rock “garage”. Pour Perrin c’était surtout les fringues, la façon dont la mèche était coiffée qui l’emportait sur la musique. Moi j’avais découvert Joy Division, les Young Marble Giants, Echo and The Bunnymen, … et je me disais que personne n’en parlait !

Comment avez-vous découvert ces artistes ?

M. A. : En lisant la presse anglaise, en particulier le NME (New Musical Express). Certaines personnes – peut-être pas toujours bienveillantes à mon égard – disaient de moi : “Il n’a rien découvert, il n’a fait que servir de caisse de résonance”. C’est vrai et je l’admets bien volontiers. J’ai été une sorte de passeur.

Mais alliez-vous sur place, faire des reportages ?

M. A. : Oui, les reportages étaient des comptes-rendus de concerts. Dans Le Monde de la Musique, un mensuel qui n’existe plus et dans lequel j’ai débuté, j’ai fait des reportages sur Londres. J’étais parti en mai 1980 et avais interviewé une flopée de groupes sur lesquels j’avais lu des articles dans le NME, notamment U2 que personne ne connaissait à l’époque, les Psychedelic Furs et des groupes oubliés comme les Distractions, Delta 5, Spizzenergi, … Je les avais tous vus. Mais dans Rock & Folkce n’était pas possible de le faire. En revanche, je me souviens de Philippe Koechlin (fondateur de Rock & Folk – ndlr) qui disait : “C’est bien, comme ça on a quelqu’un pour la new waveanglaise”. J’ai rempli cette fonction.

Lorsqu’on relit vos chroniques de l’époque qui défendent des artistes comme Joy Division ou New Order puis The Smiths, vos textes sont très argumentés. Est-ce que vous aviez le sentiment de participer à un mouvement d’ensemble, à la promotion d’une certaine vision du monde ?

M. A. : Certainement. Je ne saurais pas comment définir cette vision du monde. Il y avait une part de lucidité. J’appartenais à une sorte de sensibilité collective qui était très désabusée par rapport aux grands espoirs et aux utopies de l’époque du gauchisme. Comme je l’ai entendu dire, les punks, et en particulier les post-punks, étaient des hippies qui avaient coupé leurs cheveux. C’était fondamentalement cela. Je crois que j’étais enragé de voir que mes aînés avaient souillé finalement ces idéaux. Je dénonçais leur trahison et je me faisais le porte-voix de ceux qui disaient : “Maintenant il faut regarder cette réalité merdique dans laquelle on vit”. Ces utopies, ces aspirations grandioses, communautaires, à une vie marginale, ce n’était que mensonges, faux-semblants et hypocrisie. Cela explique par exemple une chronique absolument outrancière que j’avais pu écrire sur Georges Harrison en 1981. Je suis retombé sur cet article et je me suis dit : “Qu’est-ce qui m’est passé par la tête ? Pourquoi je m’en suis pris à cet album qui n’était sans doute pas pire qu’un autre”. Puis, je pense qu’il m’est arrivé ce qu’il est arrivé à certains groupes : ils ont quelque chose à dire qui est extrêmement fort, puissant et intense pendant un ou deux ans et puis après ils se retrouvent un peu coincés car ils ne savent plus comment évoluer. Mon évolution a été de rompre. Je me suis arrêté d’écrire pendant quelques années. J’avais l’impression que ma mission était accomplie. J’avais accompagné ce mouvement. Après, j’ai pu écrire occasionnellement, surtout sur la littérature pour Libérationdans les années 90’.

On sait que vous êtes proche ou avez été proche de Bono de U2. Est-ce qu’il vous arrive souvent de tisser des liens amicaux avec des artistes ?

M. A. : Cela m’est arrivé mais pas fréquemment. Je suis notamment ami avec Stuart Moxham, de Young Marble Giants. En fait, lorsque j’ai tissé ces liens d’amitié il y a longtemps c’était comme être copain avec des étudiants à la fac. Lorsque j’ai commencé à parler avec Bono les premières fois, je n’imaginais pas du tout que U2 deviendrait U2. C’était juste un type avec qui je parlais et qui avait de grandes idées. Je me disais : “Mais il a raison. C’est super, il a l’air d’y croire”. Nous étions révoltés, justement contre la trahison des hippies. Je n’avais pas une approche d’intervieweur classique mais une approche de fan. Comme le membre d’une même association, pour ainsi dire. J’étais très content de trouver des gens comme moi, à mon image, et qui regardaient dans la même direction. Bono était l’un d’eux mais il n’était pas le seul. Or, il se trouve que par hasard, c’est l’un des seuls avec qui j’ai gardé des liens étroits.

Lorsqu’on connaît et qu’on apprécie un artiste, est-ce qu’il est parfois difficile de trouver la distance nécessaire pour la rédaction d’une critique ?

M. A. : Oui. C’est un peu le sujet que j’ai tenté d’aborder de front dans le livre d’entretien que nous avons réalisé avec Bono (Bono par Bono. Conversation avec Michka Assayas, Grasset & Fasquelle, 2005 – ndlr). Un peu par goût du paradoxe j’ai essayé de voir ce qui pouvait rapprocher deux amis qui se sont un peu perdus de vue, le premier étant devenu une sorte de pape du rock, l’autre étant un écrivain-journaliste vivant à Paris et resté dans son biotope. Ont-ils encore des choses à se dire ? Est-ce que la franchise est possible ? Est-ce qu’ils vont se comprendre ? J’ai aussi mis en scène certaines de nos incompréhensions.

Par exemple ?

M. A. : Je lui ai demandé : “Est-ce que la drogue a joué un rôle à un moment dans ta vie ?”.Il m’a dit : “Je ne veux pas répondre. Si je réponds, ça va donner un titre de presse du genre ‘Bono a dit qu’il a fumé des pétards’. Je ne veux pas commenter cela”. Ce sont des choses auxquelles il ne peut pas répondre car c’est un homme public. Je pense d’ailleurs que c’est moins une incompréhension qu’une impossibilité. On ne peut pas être ami intime avec quelqu’un qui gardera toujours des choses par-devers lui. Mais bon, après je pense que U2 c’est très difficile, en effet. Bono, c’est un ami. J’ai été comme sur le front avec lui. Cependant, lorsqu’il fait des choses que je ne comprends pas ou que je n’aime pas, il m’est arrivé de le lui dire. Une des premières conversations que nous avons eue quinze ans après s’être perdus de vue, c’était au moment de la tournée Achtung Baby (1992). Il y avait des écrans télé partout, ils filmaient les gens et retransmettaient les vidéos. Il y avait dans cela une espèce de froideur… J’ai dit à Bono que je ne comprenais pas où le groupe voulait en venir.

Pourquoi vous être lancé dans la coordination du Dictionnaire du Rock à la fin des années 90’ ?

M. A. : C’est une commande de l’éditeur Robert Laffont que j’ai acceptée. Mais la façon dont j’ai conçu cette encyclopédie, dont cela s’est développé et amplifié, je ne l’avais pas prévue. J’ai un peu été entraîné par mon vice et ma passion et j’ai impliqué toute une équipe là-dedans. Je n’imaginais pas que ce serait un tel événement quand c’est sorti. Je souhaitais faire de mon mieux, ne rien oublier, ne plus être critique sectaire mais créer une sorte de musée vivant du rock. On y est arrivé je pense. À l’époque il n’y avait rien de comparable et le Net était beaucoup moins développé (la première édition du Dictionnaire du Rock est parue en 1998). Ne serait-ce que pour savoir combien d’albums les Stones avaient enregistrés et quel était l’âge de Keith Richards, il fallait acheter le Dictionnaire du Rock.

Depuis plusieurs années, vous animez l’émission Very Good Trip sur France Inter. Vous parlez du rock dans sa diversité, parfois même d’artistes que vous auriez peut-être conspués dans les années 70’ et 80’ : Emerson Lake & Palmer, Dire Straits, … Votre rapport à la musique est-il plus apaisé aujourd’hui ?

M. A. : Complètement. Le rock est aujourd’hui une musique patrimoniale dont l’histoire est écrite. Mais quand on a le nez collé sur la vitre, on ne voit pas ce qu’on a autour de soi. On ne voit qu’une partie des choses correspondant à vos propres préoccupations existentielles, surtout lorsque vous êtes très jeune et que vous ne trouvez pas votre place dans le monde. Vous vous focalisez sur des gens que vous croyez être à votre image. Un peu comme lorsque vous arrivez dans un nouveau lycée vous cherchez les copains et copines qui vous semblent de la même confrérie. Et lorsque vous grandissez, que vous avez une expérience de vie, vous vous rendez compte que des gens avec qui vous n’auriez pas parlé quand vous étiez gamin sont peut-être plus intéressants que ceux qui vous fascinaient lorsque vous aviez dix-huit ans. C’est un peu la même chose. J’ai appris à apprécier des musiciens qui ne me disaient rien. Je me suis rendu compte que dans le jeu des influences, des gens, qui ont l’âge d’être mes enfants, ont écouté des trucs que je trouvais ringards. Les Daft Punk ou Justice se référaient à des Toto, ou Foreigner, des groupes de rock mainstream américains qui étaient pour moi l’incarnation du mal sur terre.

Est-ce que les salles de concert de musiques dites “actuelles” ont beaucoup changé depuis vos débuts de journaliste rock ?

M. A. : Je les fréquente de moins en moins car je suis en live à la radio tous les soirs de la semaine et je me repose le week-end. Si on prend mes premières expériences des années 70′ c’était sportif. On arrivait dans des salles enfumées, au début des années 80’, c’était souvent des concerts où on était écrasé, parfois il y avait des gens qui étaient vraiment hostiles. Je me souviens qu’en 1979-1980, il y avait des concerts de ska (The Specials, The Beat, …). On tombait sur des skinheads violents. Je n’osais même pas aller aux concerts des Cramps dans les années 80’ car j’avais peur de tomber sur une faune de gens dingues. Il pouvait y avoir dans ces concerts certaines ambiances associées aux débuts du rap en France. Si vous étiez “bourgeois” et pas habillé comme il fallait, c’était dangereux. Maintenant c’est très différent : ça commence à l’heure, le son n’est pas pourri, il y a une bonne balance au début. Désormais, les concerts de rock c’est comme aller au théâtre !

 

À lire :

– Sous la direction de Michka Assayas,Le Nouveau Dictionnaire du rock (coffret 2 volumes), Robert Laffont, 2014

– Michka Assayas,In a lonely place, Écrits rock, Le Mot et le reste, 2013

– Michka Assayas,Very good trip, Le rock au pays des rêves, Le Mot et le reste, 2018