Hydrophone : Au cœur du K(éroman) 2

Bunker K2, extension Face A – Diffusion – Photo © Patrice Morel

L’endroit a de quoi surprendre. Et pourtant, ce n’est pas la première fois qu’une base sous-marine est réhabilitée. Le VIP, à Saint-Nazaire, construit dans l’Alvéole 14, témoigne de cette volonté de reconversion(s) à destinations artistique et culturelle. Symboles du mur de l’Atlantique, d’invraisemblables bunkers, véritables sarcophages coulés en béton armé et construits à toute vitesse par le Troisième Reich sur la presqu’île de Keroman entre 40 et 44, peuplent désormais la rade de Lorient. C’est ici même, dans le bunker Keroman II (appelé usuellement K2), que l’Hydrophone a fait son nid. 2 460 m2, subtilement relifté grâce au travail délicat de Noël Frocrain, architecte de Lorient Agglomération.

MAPL

Voici l’histoire. MAPL (entendez Musique d’Aujourd’hui en Pays de Lorient) a vu le jour en 1993. Classique chemin que celui d’une bande de musiciens passionnés, fédérés en une association regroupant amateurs et professionnels pour malaxer les problématiques liées à la pratique musicale. Les élus de sept communes du territoire rejoignent les rangs et décident de soutenir l’initiative. Trois ans plus tard, en 1996, des studios d’enregistrement ouvrent sous les halles de Merville à Lorient et une programmation régulière s’installe au Manège. Au début des années 2000, MAPL cherche un nouveau lieu. “Nous étions à la recherche d’un lieu et avons développé un programme en commun avec MAPL”, raconte Noël Frocrain. “La base sous-marine, c’est un vrai choix de Norbert Métairie, maire de Lorient et président de Lorient Agglomération.” En 2013, la Métropole acte l’implantation de l’association dans les nefs 5 et 6 du K2. Le 20 mars 2019, l’Hydrophone (nom choisi grâce à une campagne participative) ouvre ses portes aux publics. Deux ans de travaux, les deux faces de l’alvéole de 120 m sont soudées par un espace de 900 m2traversant qui cherche encore sa destination. Une passerelle existante et conservée permet de traverser ce géant aux pieds de béton. Surprenant mais très intéressant. “L’aspect fonctionnel du projet faisait qu’il était impossible d’utiliser la nef, elle mesure 120 m de long ! Les studios ont tout de suite trouvé leur place côté lumière naturelle en conservant les verrières initiales.” Nourries par une visite du VIP à Saint-Nazaire, où la question des contraintes posées par ce type de lieu fut posée, les équipes se sont affairées à traquer la lumière. “Les principales remarques ont été ces questions de la lumière et des bruits parasites entre les bureaux, les studios et la salle.” Pas de crainte ici, 900 m2avec des murs en béton armés de 2 à 4 m devraient garantir l’étanchéité acoustique ! Face A, les salles de diffusion (Club de 200 places et salle de 500 places), face B, les studios et les bureaux avec une vue aussi improbable qu’impressionnante sur un sous-marin qu’il est possible de visiter. Décor monumental.

Un K2 dans son jus

Le travail de Frocrain est impeccable et d’une très grande subtilité. On lit, dans le bâtiment, l’intelligence du maître d’œuvre. Sa vision se résume à deux idées : rester humain et ne pas dénaturer le lieu. “Il était essentiel de ne pas gommer l’histoire de ce lieu. Cela a été une vraie réflexion. Face à ce lieu chargé d’histoire et de signes, à sa forte densité́ émotionnelle, l’enjeu était de taille pour arriver à réaliser un équipement accueillant qui réponde à ses fonctions principales : un espace ressource pour les musiciens ainsi qu’un outil de pré-production et de diffusion. Comment fonctionner avec cette architecture imposante, créer une salle de spectacle, des bureaux, des studios, sans tout effacer. Tout cela s’est réalisé très naturellement, en restant modeste. Mon objectif était de retrouver l’échelle humaine et donc de réchauffer les studios.” À l’entrée de la face B, côté bureaux et studios, une gigantesque porte blindée à faire trembler, conservée dans son jus. Ici et là, sur les murs patinés, des inscriptions apparaissent. Les traces de la vie. L’accès public se fait par la face A, pour la partie “nuit” où une extension permet l’accès au quai de déchargement, les circulations, les loges, et toujours le passage de la lumière. La grande salle, pouvant accueillir jusqu’à 500 spectateurs, est un rectangle de 19 m x 13 m avec une hauteur sous plafond de 15 m. L’ouverture du plateau est de 12 m. Le Club (120 places), construit en contrebas, est quasiment un cube d’une dizaine de mètres avec un petit plateau de 4,15 m x 5,88 m. Là encore, le bardage bois laisse subtilement apparaître la patine des murs originaux. “Le Club n’existait pas au début. Ce devait être une petite scène au niveau des studios. Quelque chose de très minimal. C’est au moment de la découverte de la nef 5 que l’idée a germé. C’est le lieu qui nous l’a apportée.” Dans cette colossale dimension, Frocrain a dessiné des espaces à dimension humaine, très chaleureux. On ne se sent jamais perdu mais on ne peut ignorer les traces de l’histoire et cette imposante architecture. Face B, ou côté jour, cinq studios de répétition avec régie, dont un grand studio de 70 m2, les bureaux du personnel dont les baies vitrées embrassent les bunkers voisins et le sous-marin Flore-S645.

 

La suite de cet article dans le N°225 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro