JR de FC Bergman : Un chaos si bien organisé

JR de FC Bergman – Photo © Kurt Van der Elst

L’espace de La Grande Halle de La Villette est propice à des spectacles inhabituels ou hors normes. Effectivement, où pouvait-on implanter une tour de quatre étages dans une configuration quadri-frontale pour la dernière création de la compagnie flamande FC Bergman ? Cette dernière cultive un langage théâtral personnel où la scénographie, souvent ambitieuse, en fait partie intégrante. Composée de quatre acteurs/créateurs/artistes –Stef Aerts, José Agemans, Thomas Verstraeten et Marie Vinck –elle est en résidence à la Toneelhuis d’Anvers où elle a créé JR dans une coproduction avec NTGent de Gand et le KVS de Bruxelles. JR a été à l’affiche à La Villette en avril 2019 pour cinq représentations.

Le public français avait connu la compagnie en Avignon en 2016 puis à La Villette au printemps 2017, avec Het Land Nod (Le pays de Nod) où le Parc des Expositions de Châteaublanc avait été transformé en une salle du musée des Beaux-Arts d’Anvers.

JR, le nom intrigue déjà. Était-ce une rétrospective du photographe JR ou un clin d’œil au feuilleton Dallas, symbole de l’argent triomphant des années 80’ aux États-Unis ? En fait, JR est le titre d’un roman fleuve de mille pages de William Gaddis, entièrement constitué de dialogues. Comment réduire le contenu du roman à la scène ? Adapter ce roman en pièce de théâtre était un pari que les quatre membres de FC Bergman ont relevé pour présenter un spectacle de quatre heures avec un entracte de 40 min : un an de travail, six mois pour faire un résumé, six semaines de répétition dont deux semaines dans le décor.

Nous sommes à New-York dans les années 70’. Le héros est un garçon de onze ans, JR, qui pirate le système financier américain, comme d’autres gamins jouent aujourd’hui à s’introduire sur les programmes informatiques secrets du Pentagone. L’idée de départ montre déjà le cynisme de la situation. Un jeune garçon peut arriver à faire souffler un vent de panique sur les marchés boursiers.

Il devient trader, dénué de toute conscience morale, et agit sans foi ni loi, à l’image de la bourse américaine. Il a du génie et va jouer en bourse pour construire un empire financier sur la faillite et la destruction des autres. On comprend ainsi que la construction d’un empire boursier n’est possible que si on est sans scrupule ou éthique. “Tu achètes à crédit, tu vends cash” est le premier conseil que reçoit JR. Il est mineur et a besoin d’un prête-nom qui sera son professeur de musique, Edward Bast. Il n’y a pas une intrigue mais plusieurs. Les autres personnages, cyniques, misérables, perdus, sont pris dans ce tourbillon capitaliste qui les noie d’une manière ou d’une autre. Il est d’autant plus dérangeant que c’est un enfant qui représente l’immoralité du système. Le trash, la vulgarité, le rythme effréné, tout participe à cette lecture d’un mode dominé par l’argent dans toute sa vulgarité. Ce qui mène à un jeu toujours en tension et survolté où la nervosité de la compétition est toujours palpable.

La scénographie : acteur essentiel

Nous sommes accueillis dans la halle recomposée, par les sons d’une ville et des voitures, probablement New-York. Une tour est implantée au centre, fermée par les rideaux, et se présente comme une masse blanche imposante, un phare lumineux. La pièce commence par une projection, puis les rideaux à lamelles du parterre s’ouvrent sur un tableau satirique, la présentation de L’Or du Rhin de Wagner qui finit en désastre. Sur l’écran sont projetées les actions dans les coulisses filmées en live.

Les spectateurs sont installés dans un dispositif quadri-frontal, vue sur une des façades de la tour de quatre étages. Les gradins Nord/Sud de sept rangs et Est/Ouest de dix-huit rangs ne montent guère très haut et la vue du dernier siège arrive à peine au deuxième étage. Les premiers rangs sont au niveau du plateau, proches du rez-de-chaussée de l’immeuble. Deux cameramen filment en live et projettent le même film sur chaque face de la tour. Le spectateur assiste, en fonction de sa place, à une représentation différente. Il a accès à une partie de la scène mais tout le monde voit le même film. C’est une expérience individuelle.

La scénographie représente l’ensemble de l’espace et pas uniquement le décor de la tour faisant référence à un gratte-ciel de New-York. Elle est composée d’une structure de 12,50 m de haut, 7 m de côté, sans mur extérieur. Un rideau de lamelles, à l’image d’une jalousie, vient fermer les parois extérieures de chaque étage. Il devient le support de la projection sur les premier et deuxième étages et permet les nombreux changements de décor qui ne sont pas à vue.

À l’intérieur de cette tour, vingt-cinq lieux différents sont représentés dans de petites cellules de lieux de vie en perpétuel changement. Selon Diederik Hoppenbrouwers, directeur technique de la Toneelhuis, ces petites scènes créent quarante à cinquante lieux différents. “Ce sont les lignes de l’histoire.” Chambres, salons, bureau de travail, rame de métro, bistrot, musée, sauna, … apparaissent, disparaissent, se modulent, s’interposent. Les panneaux bougent. La fluidité existe mais l’enchaînement des espaces n’est pas logique. De la chambre du troisième étage, on aperçoit la rame de métro. Le WC donne accès à une salle de cinéma. Nous sommes dans une logique de décor de cinéma. Ces changements en continu des décors en cohérence avec les déplacements des acteurs rajoutent à la nervosité de la pièce.

L’éclairage, essentiellement par des néons au plafond, est intégré à l’intérieur du dispositif.

Dans la première partie, aucun décor ne sort de la tour. Tout est contenu dans cet espace réduit et ni les changements ni le mouvement des techniciens ne sont à vue. Une boîte technique de 2,35 m x 2,35 m se trouve au centre du dispositif avec un escalier en colimaçon. Le final de la première partie est un long déshabillage du rez-de-chaussée de la tour et l’espace technique se dévoile. “La deuxième partie est une déconstruction par le pouvoir de l’argent. On ne cache plus rien comme dans l’histoire. On voit comment l’argent détruit tout sens de l’humanité, tout est détruit.”

La conception de la tour est arrivée dès le début du travail. “FC Bergman est venu me voir avec cette idée du buildinget nous avons commencé le dessin et la maquette. Au fur et à mesure de l’avancement du travail, nous installions les éléments de décor à l’intérieur et réfléchissions à leurs faisabilités, aux changements et aux déplacements. L’espace est très réduit et pour gagner 10 cm de chaque côté, nous avons été capables de tout refaire. La structure a été repensée pour être encore plus légère et prendre le moins de place.” La construction a pris trois à quatre mois dans les ateliers de la Toneelhuis. Le décor est monté en trois jours et nécessite trois semi-remorques. Par le dispositif quadri-frontal, tout a été multiplié par quatre comme le système son, les deux projecteurs par face, l’éclairage, …

 

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