Didon et Énée, Remembered : Chronique d’une création

Décor et fosse d’orchestre – Photo © Manuella Mangalo

Créer un Festival Vies et Destins et sublimer ce triptyque de destins par des visions originales de metteurs en scène. Telle est l’ambition de l’Opéra de Lyon. Notre regard s’est tourné vers le travail de David Marton qui propose une relecture de Didon et Énée dirigée par Pierre Bleuse et accompagnée par la divine Erika Stucky. En liant l’œuvre de Purcell à l’histoire du film Remember me grâce au compositeur Kalle Kalima, et en recréant sur scène un chantier de fouilles archéologiques (complété par une exposition dans le hall de l’Opéra), David Marton nous offre un plateau et une vision d’une grande modernité. Rencontre avec Irving Boursier, pupitreur, et François Jamet, chef électricien.

 

Ici, ce n’est pas seulement le public

qui regarde la scène, mais aussi – par un jeu

de miroir – la scène, avec son présent et son

histoire, qui regarde le public

d’un regard rétrospectif, qui nous regarde.

Opéra électroacoustique

David Marton vient de créer à l’Opéra de Lyon Didon et Enée, Remembered. Ce spectacle est une commande dans le cadre du Festival Vies et Destins organisé par l’Opéra qui s’écrit en trois spectacles, dont deux joués en alternance sur le plateau : Didon et Énée, Remembered et L’Enchanteresse de Tchaïkovski dans la mise en scène d’Andriy Zholdak. Ces deux créations ont été conçues pour pouvoir jouer avec les contraintes de plateau de l’Opéra de Lyon. Marton propose une vision très contemporaine de l’opéra de Purcell. Il décide de collaborer avec Kalle Kalima, compositeur/guitariste, qui interprète et réinterprète la partition de Purcell avec l’orchestre de l’Opéra de Lyon. Il fait également appel à Erika Stucky, chanteuse de jazz, pour des parties d’improvisation, et ajoute une part importante de récitatif avec deux comédiens, Marie Goyette et Thorbjörn Björnsson, en s’inspirant du texte d’origine de Virgile. Cet opéra baroque devient donc un opéra électroacoustique. Énée vient de Troie et va fonder l’Empire romain, Didon est reine de Carthage. David Marton s’appuie sur l’histoire de Didon et Énéepour parler de notre monde. Grâce à un dispositif scénique efficace, il plonge le spectacle dans une histoire d’aujourd’hui. Il utilise subtilement le propos de cet opéra pour nous confronter aux fondements de la création de l’Europe et à la réaction de notre société face à l’émigration venue du Moyen-Orient. La diffusion sonore de ce spectacle a été une part conséquente de la création. La vraie réussite réside dans le mélange des instruments de l’orchestre baroque avec la guitare électrique de Kalle Kalima. Les chanteurs comme les acteurs sont sonorisés et pourtant cela est imperceptible. La transition de la sonorisation à la musique acoustique se passe très naturellement. Tout cela a nécessité un long travail en répétition et de nombreuses heures de réglage, comme pour tout opéra électroacoustique. C’est une grosse mise en œuvre pour les ingénieurs son de l’Opéra. Ils se retrouvent au centre de nombreux échanges entre le chef d’orchestre, le metteur en scène et le compositeur. Pourtant le nombre de services techniques consacrés au son est très inférieur à ceux consacrés à la lumière et la vidéo.

Site de fouilles archéologiques

Le décor représente un site de fouilles archéologiques. Une grande tente recouvre cet espace au sol divisé en plusieurs espaces. Le mur du fond de la tente est tendu d’un cyclorama qui devient écran géant de projection. Autour de ce site gravitent quatre boîtes qui représentent des espaces contemporains. Deux boîtes sont partiellement à vue du public : le bureau et la forêt. Une autre se trouve dans les dessous, une sorte de ruine de supermarché, et la quatrième, complètement dans la coulisse cour, fermée par des rideaux de velours bleu, représente le mont Olympe, la maison des dieux. Le dispositif scénique repose, pour une grande part, sur la vidéo : projection d’images sur le cyclorama et surtout captation en livedes acteurs avec retransmission sur l’écran. Le caméraman est sur le plateau, suit les protagonistes et nous donne à voir les différents espaces. On change donc d’espace sans changer de décor. La caméra nous emmène d’une boîte à l’autre. Enfin, derrière la grande tente, une estrade est installée pour filmer le chœur. Cela implique un dispositif technique de captation et transmission : le chœur est filmé mais il doit également voir le chef de chœur et le chef d’orchestre. Cette scénographie permet donc de la légèreté et une grande variété d’images. Cela permet aussi à la production de rester dans les contraintes dues au festival et à l’alternance. Les dimensions des éléments de décor ont été conçues pour pouvoir permettre l’alternance des deux productions. C’est-à-dire que lorsqu’un décor est sur le plateau, l’autre doit pouvoir être stocké au niveau -5 de l’Opéra. Mais surtout, il faut pouvoir faire les changements de décor avec le monte-charge. Chaque élément de décor a été conçu à la taille du monte-charge et prévu afin de pouvoir croiser un élément de l’autre production. Cette chorégraphie des éléments de décors démontés a été réfléchie dès la conception et est d’une infernale précision. À la fin, l’ensemble est passé “au millimètre”.

 

La suite de cet article dans le N°225 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro