La Trilogie de la vengeance : Innovation technologique pour théâtre moderne

Régie lumière avec les retours vidéo des trois salles – Photo © François Vatin

Un an et demi après avoir joué Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov dans le Théâtre de l’Odéon, le jeune metteur en scène anglo-saxon Simon Stone revient cette fois-ci à Berthier, la deuxième salle du Théâtre national, pour y créer La Trilogie de la vengeance, inspirée du théâtre élisabéthain, dans une mise en scène originale où il reconstruit trois théâtres dans un seul, mettant à l’épreuve les compétences des acteurs et des équipes techniques toujours en recherche de solutions innovantes pour répondre aux exigences du théâtre moderne. Que ce soit en son, en lumière ou au plateau, nous allons nous intéresser à toutes les solutions de cette équation complexe.

Casse-tête chinois

Après la maison à trois étages sur tournette avec dialogues mitraillette simultanés des LesTrois Sœurs, Simon Stone vient une fois de plus bousculer les habitudes théâtrales pour mieux nous interroger sur nous-même avec La Trilogie de la vengeance.

Les Ateliers Berthier, ancien entrepôt à décor de l’Opéra de Paris, a vu son gradin en frontal démonté pour accueillir dans son impressionnant volume pas moins de trois théâtres, trois boîtes de contreplaqué de 170 m2accueillant décor, lumière et son pour une capacité de 170 personnes chacune.

Cette histoire, mettant les femmes à l’honneur, raconte un drame familial à plusieurs époques et dans plusieurs lieux.

Et là, cela se complique fortement : le public est divisé en trois groupes et va voir la pièce dans trois décors très réalistes – un bureau, un restaurant chinois, une chambre d’hôtel de standing – sur des durées de trois fois une heure, avec entracte à chaque fois. Ce qui signifie que ces trois publics ne voient pas l’histoire dans le même ordre ! De plus, les huit comédiennes changent de rôle à chaque fois qu’elles sortent d’une boîte pour entrer dans une autre. Cela nécessite une gymnastique folle dans la restitution du texte et du jeu qui doit être bien synchronisée entre chaque mini théâtre pour ne pas avoir de temps d’attente. Cela induit aussi beaucoup de changements de costumes et de perruques pour se transformer.

C’est très intriguant de ne pas trop savoir ce qu’il se passe dans les autres boîtes dont on entend que quelques bruits sporadiques. Un acousticien est spécialement intervenu, préconisant de couvrir le contreplaqué de thibaude et l’installation de panneaux suspendus entre les boîtes pour casser les résonances dans le grand volume de la cage de scène (35 m de longueur x 15 m de largeur x 10 m de hauteur). De plus, les boîtes sont bien séparées physiquement. Mais finalement le peu que l’on entend apparaît comme des bruits de voisinage et rend le décor déjà réaliste encore plus réel.

Toute la logique de Simon Stone tend à ce que le spectateur s’identifie aux personnages. C’est sans doute pourquoi il écrit au fur et à mesure des répétitions en se basant sur les improvisations avec ses comédiens. Au début des répétitions dans le décor, il n’y avait que 10 min. de spectacle. Cela a nécessité aussi l’utilisation de earspour que les trois souffleurs aident les comédiens la première semaine d’exploitation.

Au final, toute cette complexité – le triplement des rôles, l’illogisme apparent de la chronologie – rend le spectacle très vivant, raconte le paradoxe de la vie, les points de vue multiples sur la réalité et que n’importe qui peut devenir un monstre.

Nous sommes tous capables des pires horreurs, nous sommes tous voyeurs, capables de franchir le pas et de devenir un monstre, perdre tout ce qu’on a aimé.” Dixit Simon Stone.

Berthier, lieu de création moderne

Inauguré avec le Phèdre de Patrice Chéreau en 2003, dans une dispositif déjà original en bi-frontal oblique sur ses 35 m de long, Berthier s’est enrichi d’un gril qui couvre toute la superficie, permettant de réaliser très rapidement des accroches et levages de charge telles que les plafonds des trois salles de La Trilogie, ou des différents grils lumière de façon optimale.

Un réseau sécurisé et redondant a été installé, permettant aussi d’imaginer des dispositions multiples dans le hangar.

Tout cela confère à cette structure d’être un lieu de création à la hauteur des enjeux du théâtre d’aujourd’hui. Outre l’adaptabilité de son espace, il offre des solutions innovantes aussi bien pour construire une esthétique lumineuse dans des espaces complexes que pour des créations son sans concession.

C’est le cas très intéressant à étudier pour mieux comprendre les enjeux d’une régie moderne à qui on demande d’être performante, adaptative, innovante et surtout efficace, tant en création qu’en restitution et en tournée.

 

La suite de cet article dans le N°225 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro