Prévention des risques : Où en sommes-nous ?

David Dimitri dans le Terabak de Kyiv le 12 juillet 2018, Les Nuits de Fourvière (couverture) – Photo © Paul Bourdel

Le 18 juin 2018, à l’initiative de la DIRECCTE Auvergne Rhône-Alpes (Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi), du CMB et de l’AST Grand Lyon, les Nuits de Fourvière organisaient une rencontre professionnelle relative à la prévention des risques dans le spectacle vivant. L’occasion de dresser un état des lieux et de s’interroger sur cette problématique : les professionnels du secteur se sont-ils emparés des enjeux liés à la prévention ? Réponse en demi-teinte(1).

Un intérêt réel et quantifiable

Premier enseignement : les acteurs du spectacle vivant manifestent un intérêt réel pour les questions liées à la prévention des risques. La rencontre du 18 juin a en effet joué “à guichet fermé”. 150 participants venus de toute la France se sont déplacés pour écouter médecins, inspecteurs du travail, experts de l’ANACT (Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail). On comptait environ 1/3 d’administrateurs, 1/3 de directeurs techniques et 1/3 de professionnels des métiers de la prévention.

Un questionnaire d’évaluation distribué à l’issue de la rencontre et rempli par plus de 100 participants montre de façon explicite les attentes de la profession sur la thématique traitée. En effet, 98,78 % des personnes interrogées souhaitaient qu’une rencontre professionnelle sur la prévention des risques soit renouvelée et 76 % considéraient que la journée leur avait apporté “des ressources pour accompagner leur démarche de prévention des risques”.

Les participants se sont saisis de cette rencontre qui apportait des réponses à des questions urgentes, voire brûlantes. Ainsi, 80 % d’entre eux trouvaient “de nouvelles perspectives pour développer la prévention des risques”, 93 % indiquaient “avoir pu entendre des expériences intéressantes” et 70 % considéraient avoir collecté de “bonnes idées d’action de prévention à reproduire ou adapter dans leur entreprise”.

La problématique n’est pas théorique. Les entrepreneurs venaient chercher des recettes à appliquer directement dans leur maison ou des réponses à des questions précises. Pour s’en convaincre, il suffira de se reporter au contenu des ateliers relatifs aux risques psychosociaux ou à la prévention des pratiques addictives. Les paroles sont fortes et empreintes d’urgence : “J’en ai marre de voir passer dans mon bureau des personnes en pleurs, homme et femme de tout niveau hiérarchique”, “Nous travaillons depuis deux mois avec un salarié qui remplit son mug de Ricard et non de café”, …

Incontestablement, la question des risques professionnels est devenue une problématique majeure et incontournable des lieux de spectacle. Jean-Jacques Monier, DT du TNS, le soulignait en introduction de cette rencontre professionnelle : “Je ne suis pas certain qu’une rencontre sur la prévention des risques aurait rassemblé 150 personnes il y a 10 ans. Je ne suis pas certain qu’elle aurait existé”.

S’il y a urgence, si ces questions mobilisent et interrogent les professionnels de manière quotidienne, la nature des débats qui ont animé cette journée laisse cependant penser que nous sommes encore loin de pouvoir revendiquer une culture de la prévention. Le premier problème pointé par les participants reste l’accès à l’information.

Information où te caches-tu ?

Sans surprise, la grande majorité des structures présentes lors de cette rencontre professionnelle comptait moins de 20 ETP et 40 % des entreprises moins de 10 ETP. Les compagnies et petits lieux ont fait entendre leur voix ainsi que leur très grande difficulté à trouver rapidement une information fiable. Ingrid Rivet, administratrice de la Cie Aïtal, exprime cette complexité : “J’ai passé beaucoup de temps à essayer de comprendre les méandres de la prévention des risques.[…] Tout ça est très opaque. Quelles sont les obligations ? Comment peut-on progresser ? Comment peut-on être financé pour ça ? Quels sont nos interlocuteurs ? On a peu de temps à consacrer à ces questions. Si on veut des réponses, il faut parcourir un chemin sinueux et plein d’embuches”.

Cette question de l’accès à l’information est revenue de manière régulière tout au long de la journée. Les compagnies, en particulier, manifestent une certaine forme de découragement face à une matière technique et complexe. On appréciera le cri du cœur de ce régisseur qui, parlant du DUEPR (Document unique d’évaluation et de prévention des risques), affirme : “Moi je travaille en compagnie ! Personne n’est au courant de ça ! Personne ne m’a jamais demandé un Document unique”.

De fait, les politiques de prévention des risques se dessinent à moyen et long termes et se marient mal avec la logique de projet propre aux compagnies. L’absence de permanent ou la présence d’un régisseur intermittent sollicité uniquement sur le temps de création paraissent incompatibles avec la structuration d’une stratégie de prévention. Par manque de moyens, le temps de travail de ce technicien est alors exclusivement consacré à la partie opérationnelle et artistique. On préférera toujours passer trois jours à rédiger une fiche technique plutôt qu’un DUEPR et la formation du personnel intermittent n’apporte aucune aide. Comme l’ont souligné de nombreux techniciens, les formations qui permettent d’accéder à l’emploi sont toujours privilégiées (CACES, habilitation électrique, travail en hauteur, …).

On l’a vérifié tout au long de la journée, dans le champ de la prévention il existe un fossé entre les compagnies et lieux de diffusion disposant d’une taille critique. Jean-Marie Gadoud, coordinateur technique pour la Route des 20 et intermittent du spectacle, revient sur la question de l’accès à l’information : “Bien souvent, les intermittents du spectacle ne sont pas considérés comme des salariés au sein d’une entreprise. Du coup, ils n’ont pas accès à certaines informations transmises au CDI”.

Conséquence directe de cette difficulté à avoir accès à l’information, le faux s’invite dans les discussions. Rumeurs et légendes viennent brouiller le débat et décrédibilisent la parole des “experts”. Dans ce maquis de vraies/fausses informations juridiques et pratiques, le néophyte peine à se faire une idée et abandonne souvent la partie.

 

La suite de cet article dans le N°224 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro