Marie-Jeanne Gauthé, femme lumière

Présages, Fête des Lumières 2018 – Photo DR

Marie-Jeanne Gauthé travaille dans le métier depuis 30 ans. Elle dit avoir eu beaucoup de chance, en sortant d’un cursus artistique classique, de travailler tout de suite dans ce qu’elle nomme joliment “la grande image” aux côtés de noms confirmés tels que Jean-Michel Quesne (Skerzò) et Jean-Michel Jarre. Elle a étudié les arts graphiques à l’École nationale des arts décoratifs et a suivi une formation de communication visuelle à l’École nationale supérieure des arts appliqués. Elle a été plusieurs fois primée à Lyon, dans le cadre de la Fête des Lumières. Cette année encore, son installation Présages avec Géraud Périole a reçu le Trophée des Lumières France 3. Portrait d’une femme lumière.

Trajectoire insolite

À 24 ans, lorsque je suis sortie de l’école, j’ai tout de suite eu la chance de travailler avec Jean-Michel Jarre. Par le biais des pages jaunes, je suis entrée dans une société qui travaillait avec lui, ensuite j’ai monté ma structure avec lui et j’ai accompagné, pendant 25 ans, tous ses concerts dans le monde entier. C’est un peu le début d’une carrière… J’ai eu la chance de le rencontrer, cela m’a permis de rencontrer beaucoup de monde. À cette époque-là, il donnait l’essor à des événements extérieurs à une échelle grandiose. Tout cela était précurseur de ce qui est devenu le mapping. À l’époque, on cuisait des diapos en verre trempé, on les peignait à la main et on les cuisait dans des fours pour qu’elles n’éclatent pas dans les projecteurs grande puissance. Nous avons expérimenté cela à Houston en 1986.” Il est vrai que le parcours de Marie-Jeanne Gauthé est exceptionnel. De Skerzòà Jean-Michel Jarre, de la diapo en verre trempé au mapping, du Cirque du soleil à la Fête des Lumières, du Crazy Horse à Eurodisney, … Rares sont les personnes qui peuvent s’enorgueillir d’avoir touché à un spectre aussi large dans ce jeune métier. La discrète Marie-Jeanne Gauthé brille par son intelligence et son esprit de synthèse. Résumons-nous, la technique ne doit être qu’au service du sens. Elle redoute que la puissance des machines ne soit utilisée sans y projeter du sens, uniquement pour l’effet. Elle a suivi l’ensemble des innovations technologiques et les transmet aujourd’hui à travers des conférences, des workshops, des cours, … Sa vision panoramique de l’évolution des techniques est aussi précieuse que passionnante.

Transmettre le sens

Pour cette même raison, elle intervient dans des cursus de formation, travaille avec la Fête des Lumières sur une présélection de quelques élèves venus de différentes écoles et elle les rend visible dans le cadre du Festival. On lui demande beaucoup d’intervenir sur la question du mapping. “Je suis passée aumapping par mon enseignement parce que cela est très demandé. Mais j’avoue qu’en ce qui concerne l’évolution de mon travail, j’ai commencé par être graphiste. Quesne était mon maître. C’est quelqu’un pour qui j’ai un immense respect. C’est grâce à lui que j’ai travaillé avec Jean-Michel Jarre au début. J’ai ensuite poursuivi ma voie toute seule. Au fil des expériences, j’ai appris de nombreuses techniques, lemapping en est une. Mais j’ai expérimenté le laser en lumière par exemple. J’ai énormément appris sur le terrain. Ce qui m’intéresse désormais c’est de scénographier des champs plus complets comme dansPrésages au Parc de la Tête d’or et même de faire intervenir du vivant quand les budgets le permettent. Grâce à Présages, j’ai eu d’autres propositions de cette nature en France et en Russie.” Ce que Marie-Jeanne Gauthé trouve intéressant aujourd’hui, c’est l’association de toutes les technologies de la lumière afin de pouvoir réinventer une scénographie. Ce qui la passionne, en somme, c’est de créer des mondes enchantés. Elle dit s’être lassée du mapping, trouve que les effets “whaou” sont rébarbatifs et que la technologie aujourd’hui produit des merveilles et un monde uniforme. Elle cherche à donner du sens, à creuser des histoires. “Quelquefois, avec deux images, de la musique et du texte on parvient à donner de l’émotion. Il n’est pas forcément nécessaire de faire s’écrouler des murs ou grandir des feuillages pour créer de l’émotion. Je ne suis plus là-dedans. J’essaie d’apprendre à mes élèves à donner du sens en leur expliquant que la technologie n’est qu’un outil, et que ce n’est pas elle qui crée la beauté d’une œuvre mais la façon dont on parvient à gérer l’émotion avec les outils choisis.” Elle maintient une activité sur des spectacles qui lui permettent de se parfaire et de varier ses sources. Elle inaugure en ce moment-même un grand bâtiment à Lausanne uniquement avec une sculpture grâce à la brillance du laser. “La transmission est toujours exaltante. Ce qui passionne les jeunes toujours dans les cours de mapping, et ce qui les amuse aussi, c’est lorsque je leur raconte comment nous faisions pour projeter à Houston. Avec nos verres trempés en pyrex cuits au four et nos peintures. Ils n’imaginent pas cela.” Pour Présages, au Parc de la Tête d’or, où était posée de manière poétique la question écologique de survie de la planète, la projection a eu lieu sur écran d’eau. Il y avait également des échassiers et un grand ballon, immense. Des éléments lumière au sol. “Nous avions imaginé un personnage vivant dans l’eau du lac. Un magicien visionnaire qui apparaîtrait pour annoncer un présage, la terre est en danger. À ses côtés, une immense sphère lumineuse représentant la Terre, un vent vient perturber cet espace et laisse s’envoler les particules pour ne laisser subsister uniquement que la poussière du danseur qui nous révèle la terre en souffrance. C’est une image forte, un monde tranquille, calme, poétique avec des oiseaux. Un monde harmonieux qui risque d’être souillé.”

 

La suite de cet article dans le N°224 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro