Phoebe Greenberg : “Mon but est d’être toujours à l’écoute de ce qui vient

Photo © Richard Bernardin

La mécène Phoebe Greenberg est une des personnalités phare de la culture au Canada. Après un passage par Paris et une carrière dans le théâtre, elle a ouvert à Montréal deux structures destinées à valoriser la création. La Fondation DHC/Art organise des expositions de figures majeures de l’art contemporain. Le Centre Phi promeut auprès du plus grand nombre des œuvres situées aux confins des arts plastiques, des nouvelles technologies et du spectacle vivant.

Depuis quand avez-vous cet intérêt pour l’art en train de se constituer ?

Phoebe Greenberg : Durant les années 80’ j’étais à Paris où j’ai suivi les cours de l’École de théâtre Jacques Lecoq. J’ai alors rencontré des artistes, plutôt dans le domaine de l’art contemporain. J’ai été fascinée par le parcours de certains, par le contexte et les idées qui se développaient dans ce milieu. Lorsque j’ai eu quarante ans, j’ai décidé d’arrêter mes activités de comédienne et de productrice de théâtre. J’avais l’idée de créer une fondation destinée à rendre l’art accessible. L’art contemporain était alors essentiellement présent soit dans des galeries ou dans les grands musées. Mais les fondations étaient, elles, souvent dédiées aux collections personnelles de leurs fondateurs. Avec la création de DHC/Art, j’ai souhaité présenter au public des artistes qui ont une certaine résonance dans le cadre d’expositions temporaires. Pour moi, cette approche a été à l’origine de la création du Centre Phi : en regardant les différents “territoires” du langage artistique dans l’art contemporain, j’étais attentive à l’art digital et à la façon dont Internet et la technologie pouvaient toucher un public jeune. J’ai alors voulu créer un lieu à la fois destiné à l’échange avec le public et dédié à la création de contenus artistiques. Nous avons aussi au Centre Phi une structure digitale permettant de présenter des créations en live. Je m’intéresse au rapport que la prochaine génération aura avec la culture. Aujourd’hui, notamment avec les médias sociaux, les gens peuvent être indépendant. Ils peuvent presque devenir leur propre commissaire d’exposition. Je me demande comment je peux intégrer ces gens à un contexte live. Je suis également attentive à la façon dont la technologie est présente dans notre vie quotidienne.

Comme vous l’avez souligné, vous avez vécu à Paris pendant plusieurs années. Qu’avez-vous retenu de ce temps passé en France ?

P. G. : J’étais amoureuse de Paris. Je suis arrivée dans cette ville alors que j’avais une vingtaine d’années. Mon passage par l’École de théâtre Jacques Lecoq a été pour moi un point de départ, un moment qui demeure très important dans ma vie. Dans cette école, j’ai aussi suivi les cours du Laboratoire d’étude du mouvement. Ce département scénographique propose une réflexion sur le mouvement, les passions et ce qu’est l’être humain. Lorsque j’ai une impulsion créative, je me réfère souvent à mes années passées à Paris. J’étais alors souvent invitée à des vernissages dans de grandes galeries. Cela a eu un impact sur moi que de vivre dans une ville si riche en matière culturelle. Ce fut une grande aventure que d’avoir au quotidien la possibilité de visiter d’importantes expositions. Mes influences au théâtre sont des gens comme Peter Brook ou Ariane Mnouchkine. Mais j’ai également été marquée par des galeristes, comme le Français Yvon Lambert.

Vous avez étudié le théâtre, vous avez été comédienne. Pourquoi avoir choisi de passer de la création au soutien aux arts en créant la galerie et Fondation DHC/Art à Montréal, en 2007 ?

P. G. : Cela est lié au fait que ma vie a changé après le décès de mon père. J’ai reçu des parts de l’entreprise et ai donc accédé à une situation financière qui me permettait de donner un “cadeau” à la société et de développer mes pensées sur l’impact que peut avoir l’art sur une ville. Il est vrai que dans une ville comme Paris, les amateurs de culture sont gâtés, il y a une offre très importante. À Montréal il y avait vraiment la place pour DHC/Art et le Centre Phi. Cela s’est confirmé avec les années : l’an dernier, nous avons fêté les dix ans de la Fondation et le Centre Phi a sept ans cette année.

Pour quelles raisons avez-vous choisi de créer le Centre Phi au début des années 2010 alors que vous aviez déjà ouvert DHC/Art ?

P. G. : Parce que les objets de ces deux structures sont différents. Au Centre Phi nous produisons des créations, des échanges avec les publics y ont lieu. Nous sommes très sensibles à ce qui sera important à l’avenir. Nous travaillons sur les liens entre les arts et la technologie. La Fondation est davantage dédiée à l’organisation d’expositions d’art contemporain.

Vous n’êtes pas originaire de Montréal. Pourquoi avoir choisi cette ville pour y installer vos activités de soutien à la création et espaces d’exposition ?

P. G. : Je suis née à Ottawa mais j’ai quitté cette ville à 17 ans. Montréal est une ville beaucoup plus importante sur le plan culturel. Ce que j’ai apprécié à Montréal c’est son côté assez européen. C’est un endroit où les artistes peuvent vivre d’une manière assez libre, une ville jeune aussi. Il y a ici beaucoup d’idées, beaucoup de créations d’entreprises qui travaillent dans le champ de la technologie, toute une industrie dans le secteur de l’intelligence artificielle, des jeux vidéo, … Tout un contexte qui fait que le Centre Phi peut y développer efficacement ses activités.

Vous avez présenté des travaux d’artistes comme Ryoji Ikeda, Bill Viola ou Christian Marclay qui abolissent parfois les frontières entre arts plastiques et spectacle vivant. Est-ce que ce flou entre les formes vous intéresse ?

P. G. : Oui, pour moi le mouvement, l’être humain et le corps sont toujours le point de départ. Je suis aussi très ouverte à cette conversation, à ce dialogue entre les disciplines. Je viens du théâtre mais je m’intéresse à toute forme d’art. Nous avons une salle de spectacle au Centre Phi. Nous y organisons des concerts de musique électronique mais la qualité acoustique permet aussi d’y présenter de la musique acoustique. Nous nous intéressons aussi aux médias contemporains, à la réalité virtuelle, … Nous faisons des conférences, invitons des gens qui réfléchissent aux limites entre art et technologie. Mon but est d’être toujours à l’écoute de ce qui vient. Les frontières changent et les territoires s’ajustent avec ces influences.

Avant d’ouvrir le Centre Phi, vous avez demandé au cinéaste Denis Villeneuve de réaliser un film sur les travaux du bâtiment. Pour quelles raisons ?

P. G. : D’abord, il faut rappeler que le Centre Phi se trouve au sein d’un monument historique, dans la vieille ville. La structure intérieure est en bois. On a protégé tout ce qui était patrimonial, mais il nous fallait enlever tous les étages. C’était pour nous l’occasion de faire ce qu’on voulait car cela allait être détruit de toute façon. Je ne voulais pas faire un banal “quick time” montrant l’évolution des travaux mais une véritable œuvre et réaliser un court-métrage. J’étais attiré par le bouffon et le théâtre de l’absurde. Le film Next Floor est une œuvre qui touche aux thèmes de mon théâtre. Denis Villeneuve avait réalisé un film qui s’appelle Maelstrom, dans lequel c’est un poisson qui raconte l’histoire. C’est cet univers que je voulais transposer dans Next Floor. Par contre, je n’avais vraiment pas prévu l’impact que ce petit film allait avoir sur la carrière de Villeneuve et aussi sur ma propre vie. Je suis ravie du succès qu’il a remporté car Denis est quelqu’un d’extraordinaire.

Le film développe un propos critique vis-à-vis du système économique dominant. Pourquoi ce choix ?

P. G. : Je suis particulièrement attirée par les thèmes apocalyptiques. Je suis aussi sensible à l’écologie. Pour moi, Next Floor renvoie à une réflexion sur la consommation de notre planète et de l’énergie. C’est un sujet qui me préoccupe. C’est d’ailleurs pour cela que nous avons rénové le bâtiment qui abrite le Centre Phi d’une manière écologique. Il a fait l’objet de la certification environnementale pour les bâtiments “LEED”. Nous avons obtenu le niveau “or”. Je veux que le Centre soit encore là pour la prochaine génération. C’est capital pour moi.

Est-ce que cette sensibilité pour l’environnement transparaît dans les choix d’artistes que vous mettez en avant ?

P. G. : Non, pas spécialement. Lorsque nous choisissons les artistes avec le commissaire de l’exposition, nous sommes notamment sensibles à la façon dont les travaux vont pouvoir s’intégrer à la ville. Mon devoir n’est pas de me mettre en avant mais de faire rayonner des idées qui vont avoir un impact. Mon point de vue c’est la qualité et également le contexte dans lequel les choses sont présentées. J’ai une commissaire qui fait le tour du monde pour rencontrer des artistes et voir des expositions. Moi aussi je voyage beaucoup. Nous essayons d’être le plus ouvert possible, de rester en veille sur les meilleures idées. Les artistes présentent leur travail et nous échangeons avec eux. Nous sommes constamment dans le dialogue. Par ailleurs, je dois également avoir un regard sur la dimension éducative des projets. Nous avons des programmes d’éducation en direction des publics. Nous contextualisons les idées. C’est important d’être rigoureux dans ce domaine.

Quelles sont les différentes actions que vous menez auprès des publics ?

P. G. : D’abord, les expositions sont gratuites pour favoriser leur accessibilité. L’accueil dans le lieu est pour moi fondamental. Des personnes sont spécifiquement chargées de mener des actions d’éducation à l’art contemporain. C’est avant tout une question d’échange humain. Nous disposons d’un département d’éducation qui encadre des groupes scolaires mais nous sommes aussi ouverts à toutes les personnes. Les gens peuvent participer à des stages ou encore assister à des vernissages. Nous avons également une certaine présence en ligne, par l’intermédiaire de notre site web. On peut organiser des échanges avec les commissaires et des artistes, lorsque cela est possible.

Vous venez d’une famille à la fois fortunée et progressiste. Est-ce que vous pensez que les personnes les plus favorisées ont une responsabilité particulière vis-à-vis du reste de la société ?

P. G. : Je dirais que oui. Mais nous avons tous une responsabilité envers l’autre. Cela fait partie de ce que je suis. J’espère que j’ai transmis cette sensibilité philanthropique à mon fils. Mais, pour moi, les choses passent plus par l’être humain que par la fortune.

Le fait de soutenir la création d’avant-garde et les arts multimédia avec le Centre Phi participe à cette volonté ?

P. G. : Je pense que oui mais je ne suis pas convaincue par le mot “responsabilité”. Je pense que c’est un désir, que cela fait partie de qui je suis. C’est également beaucoup de travail et de temps que je consacre à tout cela. C’est aussi une part de mon âme que je consacre à ces projets.

Le bâtiment du Centre Phi date de 1861 et était en mauvais état avant les travaux. Cependant vous avez fait le choix de conserver un maximum d’éléments d’époque à l’intérieur (planchers, murs, …). Pourquoi cette démarche ?

P. G. : Comme je l’ai dit, c’est un monument protégé. Nous sommes un pays jeune comparé à la France. C’est important pour nous de garder une trace de notre petite histoire. Le projet était encadré, nous devions respecter des indications. Mais nous avons en même temps pu développer une vision contemporaine au travers de cette rénovation. Ces contrastes mettent en valeur deux points de vue. C’est une chose que j’apprécie particulièrement.

Quels sont désormais vos liens avec Paris et la France ? Envisagez-vous de faire venir des artistes français à Montréal ?

P. G. : J’ai déjà présenté des œuvres de Sophie Calle à DHC/Art [ndlr]. J’ai toujours des liens avec la France. Je demeure proche de la famille Lecoq et mon fils habite à Paris. J’y viens donc souvent, y ai toujours de solides amitiés. Je me rends dans des galeries, fais toujours le tour des musées. J’aime beaucoup un lieu comme le Palais de Tokyo, par exemple. Vous êtes privilégiés en France car vous avez un grand choix d’expositions !

 

 

Phoebe Greenberg naît à Ottawa en 1964, où son père, Irving, et ses frères ont fondé la société familiale Minto en 1955 qui devient un leader de la construction de maisons individuelles au Canada. Elle est élevée dans un environnement ouvert et plutôt “progressiste” : son père est membre du NPD (Nouveau parti démocratique), les sociaux-démocrates canadiens, sa mère est avocate féministe. Dans les années 80’, Phoebe Greenberg se rend à Paris pour suivre les cours de l’École internationale de théâtre Jacques Lecoq, dont elle sort diplômée. Lorsqu’elle retourne au Canada, elle s’installe à Montréal pour poursuivre ses études en art dramatique à l’Université Concordia. Elle fonde ensuite la compagnie théâtrale Diving Horse Creations, au travers de laquelle s’épanouit son goût pour l’absurde.

En 1991, elle hérite de son père, décédé à l’âge de 62 ans et décide de soutenir les expressions artistiques contemporaines.

En 2007, elle créé DHC/Art Fondation pour l’art contemporain, au sein d’un bâtiment du Vieux-Montréal qu’elle fait restaurer. La structure comprend un espace d’exposition dédié à la présentation d’œuvres d’artistes contemporains d’envergure internationale. Dans le prolongement de cette démarche, Phoebe Greenberg crée le Centre Phi en 2012, lieu transdisciplinaire particulièrement axé sur le dialogue entre arts et nouvelles technologies. Il comporte à la fois un espace d’exposition et une salle pouvant accueillir des spectacles, projections, installations, concerts. Comme la Fondation DHC/Art, le Centre Phi est installé dans un bâtiment ancien du Vieux-Montréal. L’édifice a été entièrement restauré dans une optique de conservation du patrimoine et selon les principes de l’architecture durable.

Avant les travaux, Phoebe Greenberg fait appel au réalisateur québécois Denis Villeneuve pour tourner un court-métrage dans le bâtiment. Ce sera Next Floor, sorti en 2008 et récompensé la même année par le Grand Prix Canal + du meilleur court-métrage lors de la Semaine critique du Festival de Cannes.

Phoebe Greenberg a reçu en 2018 le grade d’officière de l’Ordre national du Québec, plus haute distinction de l’État québécois destinée à rendre “hommage aux personnes d’exception qui, par leurs réalisations, leurs valeurs et leurs idéaux, ont marqué l’évolution et le rayonnement du Québec”.