Orphée et Eurydice : La mise en abyme du regard

Orphée et Eurydice – Photo © Pierre Grobois

Orphée de Monteverdi annonçait la naissance de l’opéra et le développement du théâtre à l’italienne. Orphée et Eurydice de Gluck, en pleine réforme musicale, fait entrer l’opéra dans la modernité et a été une inspiration pour les créations scéniques. Appia a imaginé une de ses plus belles scénographies, Pina Bausch en fit une chorégraphie bouleversante. Orphée et Eurydice a été présenté à l’Opéra Comique dans la mise en scène et la scénographie d’Aurélien Bory qui aborde l’opéra en magicien du théâtre, mais un magicien  qui nous dévoile ses secrets.

Orphée pleure la perte d’Eurydice avec les nymphes et bergers. Amour apparaît pour annoncer qu’il est autorisé à se rendre aux Enfers, mais il doit subir deux épreuves : amadouer de son art musical les créatures infernales et ne pas croiser le regard d’Eurydice en remontant des Enfers. Les Furies lui barrent le passage mais Orphée les apaise par le chant et guidé par les ombres heureuses. Dans les Champs-Élysées, Eurydice semble comblée. Orphée la réclame aux ombres, ils avancent dans les labyrinthes qui les mènent hors des Enfers. Eurydice est étonnée par l’attitude distante d’Orphée et lui réclame un regard puis refuse de le suivre. Orphée se retourne vers elle et Eurydice meurt une seconde fois.

Une interprétation physique

La présentation à l’Opéra Comique est basée sur le remaniement de Berlioz de l’opéra de Gluck mais Raphaël Pichon et Aurélien Bory l’abordent avec une certaine liberté surtout lors du dénouement. Pour Raphaël Pichon, chef d’orchestre d’Orphée et Eurydice,“Concernant l’évolution de la psychologie humaine, Gluck est un visionnaire et il met en musique le débat intérieur”. Les termes de la tristesse, l’âme et la mort apparaissent. Orphée est le grand musicien qui chante l’amour et la mort et c’est en chantant qu’il charme les dieux. Pour Aurélien Bory, “la pulsion de la vie, Orphée la retrouve dans l’Amour qui lui permet de braver la mort et d’aller chercher Eurydice. En revanche Eurydice a une pulsion de mort, c’est une morte heureuse, comme si en découvrant les Champs-Élysées, elle était enfin libérée des tourmentes de son âme. Elle aime Orphée mais les Champs-Élysées ont un attrait plus puissant puisqu’elle y retrouve le repos total. Elle meurt deux fois, une mort qui va avec sa jeunesse. Comment Orphée s’en sort ? Il trouve la résolution de ce tiraillement par le chant. ‘J’ai perdu mon Eurydice’est le plus beau qu’il livre avec une pulsion de vie et de mort réunies. La modernité de Gluck nous le révèle en faisant un schéma dramaturgique très simplifié avec trois personnages, pulsion de mort et de vie et de l’art, le chant en particulier”.

Aurélien Bory puise dans la machine du théâtre l’interprétation spatiale de la dramaturgie. Comme dans tous ses spectacles, l’espace réinventé est au centre de sa réflexion et la scénographie est un personnage essentiel de sa création. “Je cherche la physique de l’œuvre”, c’est ainsi que commente Aurélien Bory “et je l’analyse dans son rapport à l’espace c’est-à-dire à l’espace physique. Dans Barbe bleue, j’avais trouvé un rapprochement avec Isaac Newton, le théoricien de la gravitation universelle puisque Béla Bartok en faisait une référence directe dans le livret”.

L’analyse dramaturgique de l’œuvre révèle deux principes fondamentaux : le retournement et le regard. Son interprétation scénographique a été possible grâce à une technique appelée le Pepper’s Ghost. Le fantôme de Pepper, appelé abusivement hologramme, est une technique d’illusion optique utilisée dans les représentations scéniques. Si la première technique remonte à 1558, elle a été essentiellement développée en 1858 par John Henry Pepper, directeur du Royal Polytechnic Institution, d’où son nom. Le brevet déposé pour cette technique date de 1862. C’est à cette époque, en 1859, qu’Orphée et Eurydice dansla version remaniée par Berlioz est créée à Paris. Àla même date, Corot assiste à la représentation de l’opéra et fait ses premiers croquis pour son tableau Orphée ramenant Eurydice des Enfers qu’il finira de peindre en 1861. Ce tableau représente à la fois le mythe et l’opéra.

 

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