Les araignées architectes : Tomás Saraceno au Palais de Tokyo

ON AIR, l’exposition arachnéo-galactique du plasticien argentin installé à Berlin, a confirmé l’ascension d’un artiste travaillant à l’intersection de l’installation, des arts plastiques, de l’architecture, des sciences sociales et spatiales, de l’écologie et bien sûr, de la biologie. Car l’œuvre de Saraceno – du moins son volet architectural et sonore – découle du travail de bâtisseur des araignées. Et l’air joue un rôle-clé dans ce monde de fils, de suspensions et de connexions.

Algo-R(h)i(y)thms – Photo © Thomas Hahn

Les araignées sont des espèces préhistoriques dont l’étude scientifique ne fait que commencer. Dans leur ensemble, les 47 000 espèces connues nous sont encore aussi peu familières que les innombrables galaxies de l’univers. Car les profondeurs de l’espace manquent de fils auxquels l’humanité pourrait s’agripper pour les explorer. Pourtant, une colonie d’araignées réunissant ses forces serait capable de tisser, en une seule journée, un fil aussi long que l’Équateur et au bout de dix jours, ce fil atteindrait la Lune. Celui qui l’affirme s’appelle Tomás Saraceno, artiste plasticien qui aborde les Aranéides comme des êtres intimement liés à l’homme et à l’univers. Saraceno est le porte-parole des araignées face à l’humanité, leur confident biologique et spirituel. En collaboration avec le MIT (Massachusetts Institute of Technology), il est le premier homme ayant réussi à décrypter l’architecture des toiles d’araignées les plus complexes et à les modéliser en 3D, ce qui lui a permis d’en tirer des inspirations pour ses installations interactives, où le visiteur explore des labyrinthes transparents faits de milliers de fils de nylon, connectés par des milliers de nœuds. Dans ses installations, Saraceno décline de multiples façons son tissage architectural reliant les espèces, les éléments, les vibrations et les sons, dans une approche spatiale immersive. Pour son exposition la plus importante et la plus compréhensive à ce jour, il vient d’investir les 13 000 mdu Palais de Tokyo sous le titre ON AIR. Titre bien choisi, car l’air est au cœur de sa démarche et fut omniprésent en tant qu’interface entre l’homme et la nature, tout au long du parcours parisien.

Berlin, Eldorado arachnéen

Né à San Miguel de Tucumán en Argentine en 1973, Tomás Saraceno, qui a grandi en Italie et étudié l’architecture à Buenos Aires, Venise et Francfort, est en passe de devenir l’un des artistes plasticiens les plus influents de la planète, un visionnaire qui proclame l’avènement de l’aérocène (il l’orthographie aerocene–ce qui donnerait aeroceno en espagnol et ne serait pas sans rappeler le patronyme de l’artiste. Une ère nouvelle, pensée comme une alternative à l’anthropocène actuel, définie comme l’ère où l’activité humaine influe sensiblement sur l’écosystème et l’état climatique terrestre. Le travail de Saraceno se situe aux croisements de l’art, de la biologie, des sciences sociales, du militantisme écologique, de l’architecture, … Son approche est ainsi comparable à celle d’un Olafur Eliasson. Et si l’Islandais et l’Argentin ont tous les deux implanté leurs lieux de vie, de recherche et de travail à Berlin, ce n’est sans doute pas dû au hasard. La métropole au cœur de l’Allemagne est un laboratoire urbain qui offre des potentialités séduisantes et aussi des espaces de travail financièrement abordables. Dans le cas de Saraceno, dans une ancienne usine aux abords de la Spree et non loin du quartier des musées, l’espace abonde et lui permet de faire travailler environ 500 araignées des espèces les plus diverses et de tous les continents, comme l’Agélène à labyrinthe ou la Tégénaire domestique que nous connaissons chez nous, mais aussi l’Holocnemus pluchei d’Amérique ou la Psechrus jaegeri asiatique et tant d’autres. Certaines sont solitaires, d’autres préfèrent la vie en communauté. Mais chacune tisse ses toiles, qui peuvent ici prospérer à l’abri des violences naturelles ou humaines. Cette collection berlinoise, véritable laboratoire arachnéen, est unique au monde. Sorties de leur contexte naturel, les différentes espèces, constructrices de toiles horizontales ou verticales, qui parfois se chevauchent ou se complètent, forment comme des œuvres vivantes, aussi concrètes que fantaisistes. L’approche brouille les pistes entre la contribution innée des animaux et celle de l’humain, ce qui constitue l’un des axes majeurs de la réflexion de Saraceno.

 

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