20 000 lieues sous les mers : Du son neuf pour le Vieux Colombier

La régie son avec le Live et Holophonix – Photo © François Vatin

Le Vieux Colombier est un théâtre de 300 places plein de charme, un navire à la charpente magnifique et chaleureuse, prêt à toutes les aventures théâtrales telles que ce 20 000 lieues sous les mers. Dominique Bataille, régisseur et créateur son depuis dix ans à bord, en profite pour tester sa nouvelle diffusion sonore installée en 2018, avec cette même envie de donner toutes ses chances à un spectacle d’être spectaculaire et de dépasser les murs du théâtre, et ce en collaboration étroite avec Amadeus qui inaugure ici son nouveau processeur Holophonix, faisant de ce théâtre le premier à être équipé de cette technologie futuriste de spatialisation que n’aurait pas renier un capitaine Némo.

Le Vieux Colombier est une des salles de la Comédie-Française depuis 25 ans. Sa diffusion sonore déjà bien fournie nécessitait un renouvellement pour répondre à l’exigence de qualité d’une telle institution. Dans un désir d’optimiser tout le potentiel des nouvelles technologies de spatialisation du son, Dominique Bataille s’est lancé dans un projet ambitieux où se combinent toutes les énergies dans un parfait alignement de planètes, depuis la recherche avec l’Ircam et sa capacité à produire des logiciels innovant en la matière tels que le SPAT. Le constructeur Amadeus, qui en plus d’une diffusion sonore conséquente et novatrice, propose son nouveau processeur intégrant le savoir-faire de l’Ircam, développé dans une version bêta avec Dominique. Celui-ci a pris ce risque pour aller plus loin dans la création sonore et l’utiliser comme une force de proposition pour des metteurs en scène et scénographes en demande de nouveaux outils pour raconter leurs histoires.Sans oublier Philippe Lagrue à la direction technique qui n’a pas hésité à valider ce nouveau projet.

Créé en 2015, 20 000 lieues sous les mers de Christian Hecq et Valérie Lesort tombait à pic pour tester cette nouvelle configuration tant par l’aspect immersif que par l’utilisation de sources virtuelles rendues possibles par le nouveau système pour nous plonger encore plus dans le fantastique : ce mythique voyage du capitaine Némo à bord de son Nautilus, sous-marin de science-fiction imaginé par Jules Verne en 1869, déjà un monstre de technologies innovantes et fascinantes pour les hommes de ce temps. À commencer par la fée électricité à peine naissante qui éclaire la scène au commencement dans un grésillement hésitant, jetant une lumière magique sur les trois prisonniers du capitaine : le professeur Aronnax et son fidèle serviteur Conseil, ainsi que Ned Land, harponneur bourru à bord de l’Abraham Lincoln, frégate partie chasser une bête inconnue, un narval géant qui se trouve être le Nautilus.

Pirate moderne, écologiste en avance, inventeur génial mais aussi despote éclairé tant il est capable de brimer ses serviteurs (ici représentés par un seul personnage) ou de détruire des navires avec leurs équipages, le capitaine Némo est un homme ambigu qu’on ne peut s’empêcher d’admirer mais qui effraye en même temps avec son allure martiale et claudicante. Et c’est tout l’intérêt. Cette ambiguïté réside aussi dans le fait qu’il enferme ces trois prisonniers tout en leur faisant découvrir le monde inconnu des océans et ses grands fonds avec ces poissons monstrueux ou ces terres lointaines peuplées de cannibales féroces au cours d’un long voyage à travers le globe.

Comment faire exister ce monde

sous-marin et ces terres inconnues,

que partent explorer avec avidité

les invités forcés du capitaine,

dans un espace théâtral plutôt exigu ?

D’abord par la scénographie délicieusement réaliste d’Éric Ruf qui nous emmène à l’intérieur de ce fantastique sous-marin fait de tôles rivetées aux couleurs cuivrées et d’intérieurs très XIXe, avec toutes ces manettes et mécanismes complexes, mystérieux, faisant surgir un ascenseur/poste de commandement, ou permettant le pilotage de ce narval métallique. Tourné irrémédiablement vers l’observation sous-marine, celui-ci possède une grande baie vitrée permettant d’observer des bancs de poissons virevoltants ou les animaux effrayants des grands fonds qui viennent parfois regarder eux-mêmes les humains. Et cela grâce au splendide travail de marionnettes désiré par les deux metteurs en scène dès le début de cette aventure.

Le son compose aussi formidablement avec tous ces éléments tant l’holophonie exploitée par Dominique Bataille joue avec notre perception : que ce soit la machinerie pittoresque de l’ascenseur et autres mécanismes visibles, le bruit que fait la nourriture plus qu’étrange servie à bord, le grésillement de l’ampoule, les poissons qui viennent se frotter contre la vitre, les flèches des cannibales tapant contre la taule ou bien le son des pattes d’une araignée de mer cauchemardesque, tout est réellement perçu exactement à sa place dans l’espace.

L’association de plusieurs sources contrôlées par les algorithmes de l’Holophonix permet au créateur son de placer d’un clic de souris les éléments en 3D. De plus, il est assez facile de créer des ambiances immersives convaincantes, comme le ronronnement permanent du sous-marin agrémenté de quelques sons de jet de vapeur et écoulement d’eau ; enfin une solution pour éviter que le travail du son en surround ne soit gâché par la localisation des sources qui nous fait sortir du spectacle !

Le son joue son rôle du traitement “hors champ” non seulement dans les dessous avec la salle des machines, dans les coursives latérales ou bien encore par l’ouverture au-dessus où l’on perçoit le tournoiement des mouettes à l’approche des îles.

 

La suite de cet article dans le N°223 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro