Rhizome de Nicolas Frize : La fortification réduite en art(1)

Durant six ans, 118 millions d’euros ont été consacrés à la réhabilitation de la citadelle d’Amiens. Le pôle universitaire Picardie-Jules Verne y a pris ses marques à la rentrée 2018, investissant ses nouveaux locaux de 30 000 m2 conçus par Renzo Piano et son équipe. Chaque nouvel équipement public doit consacrer 1 % d’une partie définie légalement de son budget à la création d’une œuvre ; Nicolas Frize a été désigné pour créer une des premières œuvres sonores pérennes bénéficiant de ce dispositif.

Animation de la passerelle, Rhizome – Photo © Nicolas Frize

La citadelle d’Amiens

Cette forteresse connut sa forme définitive au début du XVIIsiècle grâce au savoir-faire de l’architecte Jean Errard, sur ordre d’Henri IV. Mais la citadelle perdit rapidement son intérêt stratégique et resta plus ou moins en sommeil jusqu’au milieu du XIXsiècle, où l’on y bâtit des casernements. L’enceinte en forme de pentagone n’a conservé que trois de ses cinq bastions, les années 60’ et leur aménagement urbain radical étant passés par là…

Le défi était de respecter l’enceinte de la citadelle, les portes classées (Abbeville, Montrescu et François Ier) et de s’inspirer de l’identité historique du lieu. Autour de l’ancienne place d’armes, devenue agora, Renzo Piano a bâti une “tour signal” d’une trentaine de mètres, coiffée de rouge. Une centaine de salles de cours, dix laboratoires de langues, cinq amphithéâtres et une bibliothèque ont été réalisés, essentiellement dans les anciens bâtiments ; briques, pierre et verre habillent désormais ce nouveau campus prévu pour recevoir plus de 4 000 étudiants.

L’art au plus près de la population

En 1919, Walter Gropius, théoricien du Bauhaus, écrit dans le premier manifeste du mouvement que “l’architecture est le but de toute activité créatrice. La compléter en l’embellissant fut jadis la tâche principale des arts plastiques. Ils faisaient partie de l’architecture, ils lui étaient indissolublement liés”. Le dispositif, désormais appelé 1 % artistique, créé en 1951 par Jean Zay, consacre cette alliance de l’architecture et des arts plastiques : 1 % d’une partie du montant des travaux de constructions d’édifices publics (exceptés les hôpitaux, les bâtiments militaires ou les ouvrages de la SNCF par exemple) doit permettre la création d’une œuvre d’art intégrée à ces bâtiments, tout en aidant à la sensibilisation à l’art contemporain.

Le plus souvent, cela prend la forme d’une œuvre sculpturale ou picturale. Mais, et c’est ce qui fait une des spécificités de la reconversion de ce site, c’est une œuvre sonore qui a été choisie. À la suite de l’appel d’offres, quatre candidats ont été présélectionnés : Didier Faustino (artiste/architecte), Susumu Shingu (sculptures cinétiques), Xavier Veilhan (artiste plasticien) et Nicolas Frize (compositeur). C’est finalement le projet sonore de Nicolas Frize qui a été retenu, instaurant ainsi une reconnaissance institutionnelle de l’art sonore ; c’est aussi la première œuvre sonore de grande envergure bénéficiant du 1 % artistique.

Nicolas Frize, compositeur spatial

Nicolas Frize est un compositeur de musique symphonique et de musique mixte ; il a conçu l’œuvre sonore pérenne Rhizome diffusée à la citadelle d’Amiens.

Après des études supérieures de piano, de chant et de direction chorale, Nicolas Frize entre dans la classe de Pierre Schaeffer (CNSM/GRM) puis devient assistant de John Cage, à New-York (Villa Médicis – Hors les murs). Il a écrit plus de 140 œuvres orchestrales, instrumentales, chorales, électroacoustiques et donné plus de 400 concerts en France et à l’étranger. Il mène ses recherches musicales en brisant les frontières entre les interprètes, en mélangeant les professionnels et les non musiciens, en innovant souvent dans l’instrumentation (utilisation récurrente d’objets sonores), et en portant une attention toute particulière à la mise en espace de ses œuvres, par une écriture très fine de la spatialisation des sons. Ainsi ses partitions sont généralement écrites spécifiquement pour un lieu ; le compositeur prend le temps de se laisser absorber par les territoires et ses habitants, et ses créations sont le fruit de longues périodes de résidence.

Outre l’équipe des Musiques de la Boulangère (la structure du compositeur) et en particulier Marianne Anselin, Nicolas Frize a travaillé d’arrache-pied avec Robin Meier, artiste et codeur de talent ; il est entre autres RIM (réalisateur informatique musicale) à l’Ircam et a donc occupé ce poste sur le projet Rhizome.

Lignes esthétiques

Le cahier des charges imposait plusieurs grandes lignes, dont la relation entre la Ville et la citadelle, et la cohérence avec la simplicité du projet de Renzo Piano.

L’impression générale qui ressort de l’écoute attentive des sons diffusés lors de notre passage est totalement poétique. Les musiques aux timbres d’une grande beauté sont complètement intégrées à l’environnement ; la prise en compte de l’acoustique des lieux de diffusion est une réussite. L’œuvre se révèle discrètement, les sources sont difficilement décelables, et tout cela entoure la citadelle d’un halo sonore mystérieusement onirique.

Le son n’est bien sûr pas constamment diffusé ; pour arriver à cela, il a fallu créer des algorithmes tirant au sort les séquences à diffuser, spatialiser le son avec des méthodes de pointe (WFS et antennes paramétriques HSS).

Nicolas Frize explique : “Rendre l’architecture vivante, la faire parler, chuchoter, chanter. Fabriquer une œuvre en mouvement, sur le plan spatial et temporel ; une œuvre minimaliste, que l’on rencontre un peu par hasard plutôt qu’elle ne vous appelle. Elle doit être inattendue, se renouveler constamment pour tenir plusieurs dizaines d’années. Le rapport au temps est aléatoire et discontinu, mais aussi changeant : les séquences musicales sont si nombreuses (775, auxquelles s’ajoutent un grand nombre de séquences supplémentaires liées aux combinaisons d’une centaine de séquences entre elles) que l’auditeur n’écoutera jamais les mêmes ; l’acoustique et les bruits ambiants se modifient avec les saisons, l’écoute sera toujours renouvelée”.

 

La suite de cet article dans le N°223 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro