Lever de rideau sur La Scala

L’entrée principale sur le boulevard de Strasbourg – Photo © Patrice Morel

Une nouvelle salle de théâtre dans Paris ? Alors que la capitale possède plus de 400 salles ? Oui, mais nous nous réjouissons toujours quand un nouveau théâtre ouvre ses portes et qu’un lieu est réhabilité et aménagé en espace culturel plutôt qu’en commerce ou fast food. Sur le boulevard de Strasbourg, La Scala a eu plusieurs vies : son ouverture en 1873, sa transformation en cinéma art déco en 1930 et un multiplexe pornographique en 1977. Elle doit sa renaissance à Frédéric et Mélanie Biessy qui l’ont transformée en lieu de spectacle pluridisciplinaire, dans une politique qui abolirait la frontière marquée entre le secteur public et privé, un théâtre privé d’intérêt public selon eux.

Les différentes vies de La Scala

La Scala est construite en 1873. C’est une des plus belles salles de théâtre pour les comédies musicales, un élégant café-concert dans un quartier qui est le cœur économique de Paris. Inspirée de La Scala de Milan dont la riche propriétaire en était admirative, la salle à l’italienne contient 1 400 places et surtout est dotée d’une très belle coupole. Suite aux désintérêts que subissent les comédies musicales, La Scala se transforme en 1936 en cinéma art déco d’une jauge de 1 200 places, la coupole est supprimée et les trois balcons remplacés pas un balcon autoportant. Avec la dégradation du quartier du Xarrondissement, La Scala se transforme en 1977 à nouveau et devient le premier multiplexe pour films pornographiques avec cinq salles et 800 fauteuils. Au début des années 80’, c’est la lente dégradation de La Scala, les cinémas pornos ne sont plus fréquentés à cause de la popularisation de la cassette VHS. Elle devient un lieu de drogue et de prostitution jusqu’en 1999 où elle sera mise en vente. L’Église universelle du royaume de Dieu, l’une des plus importantes églises baptistes brésiliennes, veut la transformer en temple. Grâce à la mobilisation des professions du cinéma et des responsables politiques, La Scala est classée en lieu de culture et l’Église la remet en vente en 2006. Entre temps, l’issue de secours du cinéma qui donnait sur une courette a été obstruée par l’agrandissement d’un loft voisin. La Scala était convoitée depuis sa fermeture mais les investisseurs se heurtaient à son impossibilité de dépasser la jauge de 300 personnes.

Frédéric Biessy, producteur de spectacles (Les Petites Heures), et Mélanie Biessy à la tête d’un des plus importants fonds d’investissement, souhaitaient acheter le lieu. La découverte de l’issue de secours nécessaire par Frédéric Biessy a tout dénoué et rendu possible la transformation du lieu en espace culturel pouvant recevoir jusqu’à 900 personnes. Un entrepreneuriat culturel privé/public s’est organisé. L’État a participé à la construction à la hauteur de 500 000 € et le Conseil régional d’Île-de-France avec une aide à la réhabilitation de 500 000 €. La Ville de Paris a mis à disposition puis vendu deux bureaux attenants au théâtre qui ont permis l’aménagement du restaurant, à ceci s’est ajoutée une participation à l’accompagnement des travaux à hauteur de 80 000 €. L’investissement final a été de 19 M€.

Une prouesse architecturale

Le projet étant privé, il n’y a pas eu d’appel d’offres ou de concours. L’agence d’architecture Archidev (Patrick Fagnoni-Blandine Roche) et Michel Fayet (Changement à Vue) ont été missionnés comme maîtres d’œuvre pour la conception du lieu et Patrick Devendeville, directeur technique de la MC93, comme conseiller.

Le lieu était extrêmement contraint, implanté dans un tissu urbain dense avec une seule ouverture sur le boulevard de Strasbourg et aucune possibilité de dépasser en hauteur. Le programme architectural et scénographique ambitieux devait tenir dans l’épure du bâtiment existant et le délai des travaux était serré, le théâtre devait ouvrir ses portes au plus vite. “La Ville de Paris, pour ne pas avoir les recours des voisins, a refusé de remonter la toiture de la salle qui aurait pu lui donner du volume. Nous avons été contraints par la pente de la toiture actuelle et ne pouvions pas créer de cage de scène”, explique Hervé Limousin, chef de projet chez Archidev. La seule solution a été de creuser et d’enterrer la salle. La première approche a été de s’aligner avec l’ancienne salle du cinéma, en ne descendant que de 4 m. Mais un parterre de 340 places n’était pas suffisant et il était nécessaire d’adjoindre deux balcons pour atteindre la jauge de 537 places. Au final, le théâtre s’est enfoncé de 8,50 m par rapport à la rue, intégrant des dessous de scène et des espaces de loges. Avec cette nouvelle implantation très contraignante pour des questions de sécurité, les circulations et les sorties de secours ont été repensées. “C’était une prouesse d’avoir enterré le théâtre 4 m en dessous des fondations des bâtiments voisins, en respectant les mesures de sécurité qui, au-delà de 6 m d’enfoncement, compliquent sérieusement le projet.”

Effectivement,ouvrir un théâtre en plein Paris, après tous les événements liés aux attentats du Bataclan, représentait d’énormes difficultés et de contraintes. Les exigences de sécurité étaient drastiques, les réunions avec les pompiers et la Préfecture ont été nombreuses. Le lieu a été bien pensé et aucune réserve n’a été émise lors du permis de construire par les services de sécurité.

Le principe architectural a été de construire une boîte dans la boîte, sur ressorts, qui ne touche pas les murs mitoyens. Cette boîte acoustique permet un 105 db à l’intérieur, sans aucune nuisance pour le voisinage.

Un appel d’offres privé a été lancé auprès de trois entreprises générales avec une présentation orale sur leur méthodologie d’intervention et leur budget. C’est l’entreprise Léon Grosse qui se chargera du chantier. Pendant deux ans, des bungalows de chantier ont été installés sur le trottoir du boulevard de Strasbourg.

Les travaux ont commencé en mars 2017, avec la démolition de l’ancien cinéma, le renforcement de la structure du bâtiment haussmannien au-dessus du hall puis par un ouvrage de déchaussement des bâtiments d’à côté pour les reprendre. Les travaux de terrassement pour descendre sous le niveau du sol ont démarré en juillet sur une durée de six mois. 3 000 m3de terre enlevés devaient passer par l’immeuble haussmannien pour être évacués. La boîte acoustique a été construite en quatre mois à partir de janvier 2018.

Les bureaux et l’administration ont été aménagés dans un ancien atelier de confection. On peut y accéder par le passage de Saint-Denis, à proximité immédiate de la sortie de secours du théâtre qui devient ainsi un escalier technique, emprunté régulièrement par le personnel.

 

La suite de cet article dans le N°223 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro