, dernière grâce des Baro d’Evel

Là surgit d’un blanc immaculé. Un jardin d’eden. Un lieu et un temps qui auraient pu être avant le commencement du monde ou bien après la fin du monde. Là est la première partie d’un diptyque. Un diptyque en noir et blanc. Là commence. Falaise suivra. Avec , Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias, seuls en scène avec leur roi pie (noir et blanc lui aussi), dessinent une œuvre inédite. Un espace barbouillé au blanc de Meudon. Ce qui devait être une petite forme épurée, légère, s’est étoffée avec la qualité d’une équipe de collaborateurs de premier niveau. Lluc Castells à la scénographie, Adèle Grépinet à la création lumière, Fanny Thollot à la création son. Promenade dans le monde des Baro d’Evel.

Décor après, le corbeau – Photo © Baro d’Evel

Le monde des Baro d’Evel

Un soir de décembre, à Barcelone. Le Mercat de les Flors est en travaux. Les Baro d’Evel habitent et habillent le chantier avec une performance nommée Obres. Tous les espaces hors scène, tous les recoins (escaliers, salles de répétition, coulisses, accès techniques) prennent vie. D’une pièce à l’autre, leur monde s’écrit sous nos yeux. Ils transcendent les disciplines. Comme Pina Bausch l’a fait pour la danse, ils dramatisent le cirque, le mettent en récit. Inspirés et précis, Blaï Mateu Trias et Camille Decourtye orchestrent une fantaisie surréaliste ponctuée d’apparitions animales (cheval et perruches), de symphonies pour gouttes d’eau, de froissements de papier, de figures dessinées. Dedans, dehors, le temps est suspendu. C’est éblouissant. Tous les fantômes des grands héros de l’absurde et du burlesque rodent (Beckett, Keaton, Chaplin et son haussement d’épaule, Tati, …) patinés d’une sauvagerie poétique inédite et de la puissance de l’art brut. Tout s’envole et l’humain est magnifié avec délicatesse et élégance. Puis vint Mazùt, un duo pour la salle habillé de kilomètres de papier. Avant le brut et sauvage Bestias, accueil sous chapiteau baigné de nappes sonores et de peintures rupestres revues par Bonnefrite, collaborateur de longue date. Tout chez les Baro d’Evel fait espace. Ces circassiens touche-à-tout travaillent en famille et ne cessent de parfaire leur art et leur langage. Gestes, sons, lumières, scénographies, espaces, … Impossible de parler de Là sans évoquer leur monde, et surtout sans raconter d’où vient leur monde, comment et avec qui il s’est construit.

 

Entretien avec Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias

On sent dans Là un lien avec votre précédent duo, Mazùt. Un spectacle où, déjà, à force de gouttes de peinture coulantes sur une scénographie de papier, vous expérimentiez la puissance de la matière.

Camille Decourtye : Mazùt c’est vraiment le spectacle où l’on a senti la possibilité d’un mélange total des matières. Espace, son, peinture, … C’est le spectacle du dédoublement, de l’additionnement des objets qui deviennent scénographie. C’est une recherche très empirique. Le point de départ, c’était la volonté de créer un tableau vivant. Tout est parti de là. Nous voulions que le spectacle génère un tableau. Mais comme nous ne sommes pas des peintres, nous nous sommes extraits de l’action de peindre pour que nos propres corps, nos états émotionnels deviennent peinture. Petit à petit, nous avons créé des systèmes d’accroche, et puis est née l’idée de faire tomber des choses. En partant de cette idée de ne pas vouloir être des peintres, celle d’accrocher tout en hauteur pour que les gouttes tombent est née. C’est cette même idée de faire tomber les gouttes qui nous a contraints à trouver des solutions pour que les gouttes tombent. Et ce sont les contraintes techniques de ne pas pouvoir faire tomber de la peinture comme ça, n’importe comment, qui nous ont conduits à l’idée que ce soit de l’eau et que cette eau soit comme une fuite, dans un espace où tout commence à fuiter. Et enfin que cette fuite devienne peinture. Notre travail est fait d’allers et retours incessants entre les idées et contraintes techniques.

Blaï Mateu Trias Sur Mazùt, on a commencé à faire des recherches autour de la peinture avec Camille. J’habite en France mais j’ai vécu à Barcelone et sont quand même très enracinées en moi les œuvres de Tapiès, Miró, Barceló, … Des peintres qui m’ont marqué profondément…  Dans un solo, ï, en 2006, un spectacle qui parlait des républicains espagnols, il y avait une espèce de fresque comme ça qui a inspiré ce travail. Je travaillais beaucoup avec des cendres à travers des bâches en plastique. Dans Obrès aussi, avec Benoît Bonnefrite, on avait projeté de l’argile sur une bâche semi transparente avec du son. Les possibilités du plastique m’attiraient énormément. Dans Mazùt, nous avons approfondi toutes ces expériences. Cela a été accompagné de la rencontre avec Benoît Bonnefrite avec qui on s’est lancé dans des recherches. Il avait récupéré des cartes du désert saharien dans d’anciens locaux de Total. C’est à partir de cette matière que nous avons commencé à élaborer la dramaturgie du spectacle.

C’était du matériel destiné à la recherche pétrolière ?

C. D. Oui, c’était du matériel de recherche d’exploitation pétrolière dans le désert au Sahara. Bonnefrite avait vidé ce stock-là et cette matière a directement influencé le travail. Le fait que ce soit des cartes, qu’il y ait plein de notations à la main, des calculs, cela a nourrit notre imaginaire. Nous avons développé l’idée de l’univers de Mazùt autour de l’entreprise de recherche et de transformation. On a découvert la force du papier, des plis pas possibles. On peut plier un mur de 8 m pour qu’il devienne un mur de 50 cm et puis le déplier à nouveau entre les effets lumière. Le fait que ce soit une matière assez souple pour en faire ce qu’on veut mais en même temps assez rigide pour tenir et devenir vraiment un plafond, un sol, toute cette découverte-là.

B. M. T. : Multiplier les possibilités des choses. Peut-être que, là-dedans, il y a quelque chose qui illustre notre fonctionnement. C’est peut-être le côté circassien de notre travail. Essayer de trouver tous les possibles. Avec Mazùt, nous nous sommes dits : on a trouvé un papier, on le multiplie, on le multiplie, on le multiplie, … Le fait de creuser un sillon et d’en voir tous ses possibles.

 

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