Drone : L’art de la guerre…

Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

Maëlla-Mickaëlle Maréchal patinant sur cette terrasse aux abords d’un Space Invaders – Photo DR

Depuis son utilisation intensive aux confins des zones tribales de l’Afghanistan et du Pakistan, le drone est devenu le symbole d’une nouvelle menace. Une menace invisible qui redéfinit “l’art de la guerre” en observant et détruisant ses cibles à distance. Une menace que les victimes collatérales cherchent à conjurer en tissant les silhouettes de ces engins de mort sur des tapis traditionnels. Ces war rugs sont très prisés des collectionneurs américains… Une menace apprivoisée depuis la miniaturisation des drones qui les a transformés en successeurs de l’aéromodélisme. Une menace qui sert de ressort pour des performances et installations. Inventaire des créations artistiques utilisant des drones. 

Vidéo drone…

Un drone c’est tout d’abord un dispositif panoptique, un poste d’observation à distance, une “machine à vision” qui produit une “image automatisée”, pour reprendre la formule du commissaire d’exposition Paul Wombell. C’est ce champ de vision élargi qu’a recréé Martin Le Chevalier pour son installation vidéo Le Faux Bourdon présentée à Rennes en 2016/2017. Précisons que “drone” signifie “bourdon” en anglais. Cette installation s’articule autour de six grands écrans HD disposés face au public. Cette mosaïque géante reconstitue la transmission des images vidéo d’un drone dans sa salle de contrôle. Mais là où l’exiguïté d’une salle de contrôle militaire pétrifie ces images, avec ce dispositif les prises de vue se trouvent sublimées. Sur ces écrans défilent des paysages qui paraissent lunaires. Ce sont des vues aériennes des zones tribales bombardées du Pakistan dont les détails, haute résolution oblige, sont restitués avec précision.

À ces images s’ajoute la lecture d’un texte. Une voix monocorde établit quelques parallèles entre drone et jeu vidéo, surveillance et consommation, … Ce monologue intérieur trahit les états d’âme d’une opératrice d’un drone. Un questionnement qui fait écho à la vidéo d’Omer Fast, 5.000 Feet Is The Best, qui met en scène la vrai-fausse interview d’un pilote de Predator s’interrogeant sur ce permis de tuer à distance. Ses errements existentiels se dissolvent dans un flou technologique, verbal et visuel : comme dans d’autres travaux vidéo de cet artiste israélien, les captations alternent des images du Moyen-Orient et des banlieues pavillonnaires tranquilles de l’Amérique profonde. Un effet qui renverse le regard et inverse la menace, comme pour le photographe Tomas van Houtryve qui rejoue des scènes vues du ciel au travers de la série Blue Sky Days. Images en apparence banale, tranches de vie quotidienne suspendues juste avant le cataclysme d’un bombardement…

Danse macabre

Un drone implique de la hauteur et du mouvement, là où les dispositifs artistiques de l’ancien monde s’articulaient principalement autour d’éléments figés, fixés. Dans cette configuration, le drone est en accord parfait avec le spectacle vivant et la danse contemporaine. PeriZener, la performance cinématographique et chorégraphique proposée par Vincent Voillat et Kerwin Rolland, est sur ce plan très significative. Ce spectacle joue sur plusieurs tableaux : l’environnement, le son, la vidéo. Pas d’expérience immersive comme c’est le cas dans de nombreuses créations jouant sur le high-tech, mais une déambulation interactive et connectée.

Le drone survol un territoire donné un festival ou un lieu, comme ce fut le cas à la Station Gare des Mines dans le cadre du Festival Métamines en juin 2018 – dont le périmètre est marqué par les sculptures de Vincent Voillat. In situ, des figurants en combinaison bleue arpentent ce territoire. Entre procession zombie et danse tribale, leur déambulation filmée en direct par le drone est projetée sur écran, permettant à Kerwin Rolland de réaliser une composition musicale synchronisée en utilisant SoundWays, plate-forme dédiée à la création d’environnements sonores géolocalisés.

Une approche plus fusionnelle entre l’artiste et le drone s’incarne aussi dans des chorégraphies qui sont à rapprocher de celles organisées autour des robots par Emmanuelle Grangier (Link Human/Robot), Blanca Li (Robot) et Eric Minh & Cuong Castaing (Lesson of Moon + School of Moon) par exemple. C’est le cas de la danseuse Maëlla-Mickaëlle Maréchal dans le cadre du projet de film/performance intitulé Piper Malibu, une jeune femme vue du ciel. Initiée par Agnès de Cayeux, cette performance est inspirée d’un scénario écrit par Félix Guattari entre 1980 et 1987 pour un film de science-fiction jamais réalisé (Un amour d’U.I.Q.).

Maëlla-Mickaëlle Maréchal incarne Janice, l’héroïne de ce film avorté, dans une chorégraphie à la fois aérienne et mécanique justement. Un peu comme un funambule, elle oscille entre légèreté et fragilité. Une impression renforcée d’autant qu’elle évolue avec des patins à roulettes. “Mes mouvements sont réduits et moins organiques. Le patinage est une discipline exigeante, toujours à la recherche de lignes parfaites, de courbes régulières, d’une certaine symétrie tout autant dans le corps que dans la construction de l’espace. Le corps en arrive à une extrême rigidité. Le fait d’être sur mes patins à roulettes met en évidence ce manque de naturel dans mon corps dont les mouvements deviennent quasi mécaniques.

Évolutions et circonvolutions : le drone oblige à une gestuelle particulière. Observée de haut, cette valse hésitante se déroule dans un décor de friche urbaine et dessine des dérives à la manière des situationnistes. Guidée par le ronronnement de la machine, la danseuse dialogue aussi avec son technicien. “Je ne guide jamais seule ce mouvement avec le drone. Il est mené par Étienne Dusard, son pilote. Avec une écoute et une attention sans relâche, il est possible de composer ensemble nos déplacements. Et d’ailleurs, pendant les quelques moments durant lesquels je danse et chorégraphie seule mon espace, je coupe furtivement ce lien avec la machine.” Cette problématique pointée par Maëlla-Mickaëlle Maréchal est celle des nouvelles pratiques scéniques qui réunissent un acteur/performeur et un objet technique, et font apparaître de nouvelles contraintes qui sont scrutées notamment par Julie Valero et Guillaume Bourgois dans le cadre du programme de recherche ObjeTS (Objet Technique en Scène) au sein de la Maison de la création de l’Université Stendhal Grenoble Alpes.

 

La suite de cet article dans le N°223 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro