Polystyrène et roi irrévérencieux : La lumière au masculin, l’éclairage au féminin

Titans – Photo © Nicolas Boudier

Pour cette 18Biennale de la danse, le Théâtre Nouvelle Génération (CDN de Lyon) accueille en ses murs Osmosis Performing Arts Co. Une créature bien étrange, un créateur hors genre. Euripides Laskaridis vient déposer sur la scène du Théâtre les Ateliers sa nouvelle pièce Titans, un préquel enceinte de Relic, sa précédente création.

Installation lumineuse et sonore

À la croisée de la scénographie et des arts plastiques, la proposition d’Euripides Laskaridis brasse les codes et efface les limites, cloisonnant trop souvent les genres. Danse, théâtre, empiétant sur le happening et la performance, l’espace développé se transforme en permanence et s’apparente à une installation lumineuse et sonore vivante, un univers titanesque outrepassant les frontières et dynamitant la forme. Posés comme inextricables, les deux personnages, la lumière, le son et les matériaux scéniques de facture simple se transforment en or, composant une alchimie dramaturgique à fort pouvoir symbolique, visuel et plastique.

Le premier moule de la forme

Dans Titans, la lumière se porte, se déplace, tournoie et ondule. Elle est blanche à dominante froide. Lumière du jour, traversée de temps en temps par des rayonnements plus chauds, elle module l’espace en permanence et s’obscurcit pour fabriquer les ombres de la nuit. Tout est sur scène, aucune source traditionnelle, les objets produisent leur propre lumière. Tubes fluorescents domestiques et LEDs sont assumés comme des objets lumineux et graphiques et sont insérés, ajoutés, combinés aux matériaux. La plupart est équipée de microphones ; frottement, grésillement, cliquetis, le moindre son est amplifié et transformé pour composer l’univers sonore de Titans. La lumière semble alors communiquer et s’augmente du langage pour devenir un personnage à part entière. Mythique et mystique, scénographique et dramaturgique, quotidienne et surréaliste, elle est la source des multiples actions qui composent Titans. “Je veux avoir toutes les lumières au début du travail donc j’utilise très peu, voire pas du tout, les projecteurs du théâtre”, me dira Euripides Laskaridis.

La fabrication du monde

Les murs, noirs, bruts et dénudés, laissent apparaître deux arches de pierres claires et centenaires, nous évoquant un lieu vestige qui serait d’un autre temps. Le sol, noir aussi, est dispensé de tapis de danse. Un gril métallique laisse pendre les perches à vue. La cheminée de contrepoids, singulièrement implantée sur le mur du lointain, exhibe un réseau de guindes en chanvre laissant percevoir la machine théâtre. C’est dans cet espace à la peau nue, dépouillé de tout vêtement, que viennent s’agencer plusieurs catégories d’objets, pour la plupart suspendus, qui se partagent la scène, matériaux bruts, objets lumineux ou du quotidien parfois assemblés dans un montage hybride. Majoritairement blancs, ils imposent une présence contrastée et fabriquent une première image en noir et blanc.

Ces différents éléments associés fabriquent aussi bien un intérieur qu’un paysage extérieur, un lieu indéfini. Un lieu qui n’est pas encore vivant, non activé, en attente, tout est simplement éteint mais déjà visible. La perte du rideau d’avant-scène dans le spectacle vivant permet un sas et autorise d’emblée l’imagination du spectateur à fabriquer un imaginaire propre, ce court temps, ce bref instant dû, avant la représentation. L’amorce de chaque spectacle est en nous.

La lumière dans tous ses états

Au premier plan, une série de quatre fines réglettes fluo recouvertes d’un rideau de fleurs est posée verticalement au sol sur pieds et, leur faisant face, sous perchée à l’horizontale, une autre plus grosse grésille. Elle surplombe une chaise noire, côtoie un empilement de plaques de polystyrène et prend parfois l’initiative de s’allumer toute seule. Au nez-de-scène, une double rampe toujours fluo s’assume et brille à vue, lumière du dessous qui tire et inverse les ombres des visages, expressionniste et antinaturelle. Juste derrière, une perche métal faisant toute l’ouverture est recouverte d’un ruban LED d’où jaillit une lumière aveuglante. Une autre plaque de polystyrène lévite et s’agrémente encore de fluos disposés en N ou en Z comme Zeus si on regarde en penchant la tête. Une couverture de survie en forme de colline posée au sol du côté or réfléchit les faisceaux de deux PARs qui prolongent comme des extensions les mains du performeur et illuminent l’espace. Un rond de métal argenté et cabossé devient un soleil projetant ces rayons au travers de la scène enfumée. Une balançoire brillante qui tombe à répétition sur un personnage, encore des plaques de polystyrène transpercées par le flux lumineux. Une table à repasser près de la fenêtre en tubes fluo, un bosquet qui prend feu et crépite. Un objet mécanique étincelant qui tourbillonne et fait tournoyer une bande de LEDs, rendant les ombres folles. Toujours des tubes fluos fixés cette fois droits et parallèles sur une autre plaque qui se transforme en porte, en psyché miroitante, en moto, en vaisseau spatial qui s’envole dans la nuit luisante et cosmique. Au lointain, un fond grisâtre suspendu lui aussi forme les silhouettes et accueille les ombres.

 

La suite de cet article dans le N°222 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro